Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/865

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


facilité de l’existence se conciliant avec la sociabilité familière des peuples de souche française, le commandement des maîtres fut plutôt paternel que tyrannique malgré quelques tristes exceptions. La variété même des types et des origines parmi les esclaves, en neutralisant les fermens d’irritation, maintint une sécurité favorable à l’expansion sympathique des caractères. Les récits des premiers temps de la colonisation rappellent trait pour trait les pages d’Hésiode et d’Ovide sur l’âge d’or, comme si toute société nouvelle devait recommencer par une enfance naïve l’histoire de l’humanité. Maisons ouvertes à tout venant, portes sans serrures ni clés, échanges de repas champêtres, mariages d’amour, fêtes cordiales, trocs en nature, on retrouve à cette première époque tout le roman des idylles. À la longue, il se dégagea peu à peu de cette égalité fraternelle une aristocratie locale par l’arrivée de quelques familles nobles et le facile anoblissement des bourgeois ; néanmoins l’inégalité des rangs, des fortunes et de l’éducation ne rompit pas l’harmonie des rapports, chacun ayant accepté sans murmure son rang, même le petit créole, l’homme de couleur et l’esclave. La bienveillance des mœurs tempéra les rigueurs du sort. Sous ces heureux auspices se forma le caractère propre des habitans de l’île Bourbon : vive et gracieuse imagination, cordialité affectueuse et généreuse, insouciance quelque peu légère et prodigue inclinant à l’indolence, amour des plaisirs et du luxe poussé jusqu’au faste ; en somme, génie un peu païen, ionique pour mieux préciser, se berçant volontiers aux doux balancemens d’une nature enchanteresse. Des lèvres créoles s’exhale d’instinct la poésie, tantôt voluptueuse et tendre, tantôt solennelle et contemplative : fidèle symbole de la nature tropicale, si variée dans ses aspects et toujours élégante. À cette physionomie générale doivent s’ajouter néanmoins des traits plus vigoureux : une aptitude spéciale pour les affaires quand la passion ou la nécessité vient l’aiguillonner, une capacité administrative qui a mis en relief plusieurs illustrations, même féminines ; un enthousiasme spontané pour toute grandeur et toute beauté, surtout le patriotisme national. L’éloignement a plutôt fortifié qu’affaibli le dévouement à la France, qu’ont entretenu de fréquentes guerres avec l’Angleterre, qui, déjà maîtresse des îles et des continens les plus proches, Maurice, le Cap, Natal, l’Inde, l’Australie, est soupçonnée de convoiter Madagascar. Loin de pencher vers l’Angleterre à la vue de Maurice, plus avancé pourtant en prospérité matérielle, Bourbon entretient plutôt à Maurice même les souvenirs et les regrets de la patrie. Comme les palmiers de son île, sous la distinction délicate de ses formes, le créole de Bourbon contient beaucoup de force. Il s’incline sous le vent et, se redresse intact ; l’ouragan seul peut le déraciner.