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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/855

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Sept-Épées voyait tout cela et en était fier, quand il s’imaginait être préféré en secret ; mais quand il ne sentait pas venir la préférence, il se tourmentait beaucoup, et ne savait plus que penser de l’amitié que Tonine lui avait témoignée dans ses peines. Il remarquait alors qu’elle avait des soins et de la bonté pour tous ceux qu’elle voyait souffrir autour d’elle, que c’était son plaisir d’obliger, et qu’adroite à consoler, elle s’en faisait un devoir. Chaque jour, ce caractère d’obligeance et de charité se développait chez elle, et après une enfance mélancolique et réservée elle devenait expansive et encourageante aux malheureux, comme si elle eût renoncé tout d’un coup à vivre pour elle-même.

Elle avait des attentions délicates qui la faisaient bénir partout. N’allant jamais à la danse ni dans les réunions où le goût qu’elle inspirait à beaucoup de jeunes gens eût pu susciter des querelles, elle avait, tout en travaillant avec assiduité à son atelier, tout son loisir disponible pour contenter son bon cœur. Si quelqu’un de sa connaissance était malade, n’eût-elle qu’une heure à lui donner, elle y courait, et sa seule présence soulageait et ranimait la famille. À un pauvre elle trouvait toujours moyen de porter quelque chose, ne se gênant pas, quand elle n’avait rien, pour le demander à ceux qui étaient riches, et qu’elle trouvait toujours bien disposés pour l’aider dans sa charité. Si le père Laguerre était en colère, elle le persuadait si doucement, en commençant toujours par lui donner raison, qu’elle l’amenait vite à convenir qu’il avait tort. Si Gaucher avait un moment de tristesse, Lise accourait l’en avertir, et elle arrangeait une promenade avec les enfans pour le distraire.

Elle avait sur le rocher, au niveau de sa chambrette, quatre toises d’assise où elle était très habile à élever des fleurs en pot. Elle allait tous les dimanches porter quelque plante bien fleurie à Audebert, qui adorait les parfums, et elle rapportait celle dont il avait joui durant la semaine, pour la soigner jusqu’à nouvelle floraison. Ses amoureux lui en apportaient qu’elle n’acceptait qu’en leur disant : — Vous savez, c’est pour notre chansonnier ! — Et on lui répondait : — C’est bien, Tonine, puisque c’est votre plaisir ! Que n’imaginait-elle pas en effet pour faire plaisir à ses amis !

Elle avait procuré à Laguerre la plus belle chatte du monde, et elle la tenait propre et blanche comme une hermine. Elle apprenait à lire et à coudre à la petite Rose ; elle la faisait belle, taillant elle-même ses robes, lui arrangeant ses cheveux blonds avec tant de goût que Gaucher, sortant de sa forge, noir comme un diable, croyait voir un ange au seuil de sa maison. Quand les garçons allaient à la chasse ou à la pêche, elle les rançonnait gaiement pour ses malades, et ils étaient si contens d’être remerciés par elle qu’ils se fussent