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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/854

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à vos chansons. Eh bien ! quand on n’a pas tous les moyens qu’il faudrait pour tirer le monde de ses peines, c’est beaucoup que d’avoir les moyens de faire prendre les peines en patience. À votre place, je serais aussi fier d’avoir fait un beau couplet de chanson que d’avoir écrit plein une bibliothèque.

Audebert sut gré à Gaucher de ces bonnes paroles, et se tint au travail de l’atelier assez régulièrement. Il ne manquait pas de courage ; seulement il ne s’y soutenait pas volontiers, et fâchait souvent les maîtres par un excès de susceptibilité. À la moindre apparence de reproche, il boudait comme un enfant. Lise, Tonine et Gaucher l’adoptèrent un peu comme tel, tout en respectant son âge, son cœur et son intelligence. Ils le logèrent près d’eux, sachant bien qu’il n’amasserait plus rien, et qu’il fallait le pousser à gagner son pain quotidien les jours de bonne humeur, le distraire les jours de tristesse, et le contenir les jours d’exaltation trop vive. Tonine conserva sur lui un grand empire, et sut le raccommoder plus d’une fois avec ses patrons, avec ses amis et avec lui-même.

Sept-Épées travaillait, lui, comme un diable enragé, espérant mettre ses affaires sur un assez bon pied pour que Tonine n’eût bientôt plus de prétexte à ses refus. Il était devenu amoureux d’elle plus qu’il ne l’avait jamais été, et il faut dire aussi qu’elle se faisait chaque jour remarquer davantage par son grand esprit et sa belle conduite. Elle devenait tout à fait jolie et le paraissait plus que toutes les autres à cause de ce certain air que les autres n’avaient pas. Elles imitaient bien sa coiffure, son habillement et sa tenue, car elle était devenue grandement à la mode ; mais tout cela n’était pas la princesse Tonine, et si les garçons de mauvaise vie s’éloignaient d’elle comme d’une mijaurée, ceux qui avaient du goût et de la fierté commençaient à lui faire la cour et à se disputer son attention.

Il arriva peu à peu qu’au milieu de ces hommages, Tonine parut devenir coquette à Sept-Épées, devenu jaloux. Elle n’encourageait personne, disant qu’elle voulait devenir vieille fille et rester sage ; mais elle avait des manières polies et de la gaieté avec tout le monde. Elle ne cachait pas sa figure et son esprit comme dans le temps où, grande et mince fillette, elle se méfiait d’elle-même et des autres. Elle était bien forcée de voir, à présent qu’elle plaisait, que beaucoup voulaient lui plaire, et qu’elle était gardée par trop d’amoureux rivaux les uns des autres pour être exposée aux insolences d’un seul. Elle allait donc la tête haute dans sa Ville-Noire, parlant à tous, conseillant l’un, consultant l’autre, toujours en vue du bien de quelqu’un, respectueuse avec les vieux, respectée des jeunes, ne voulant porter ombrage à aucune femme, et se faisant chérir de tous sans avoir l’air de le chercher.