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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/851

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Laurentis qui vous laisserait aller le dimanche à la messe avec des trous aux genoux et une chemise noircie du travail de la semaine.

— Le fait est, ma fille, avait répondu le vieux forgeron, que la femme qui me soigne n’est bonne qu’à tuer les chats, et je serais content de lui prouver qu’on peut être mieux ailleurs que chez elle, sans payer davantage.

Sept-Épées fut tout à coup comme dans un autre monde, en voyant changer ainsi l’aspect des choses autour de lui. Au lieu du trou noir et hideux où l’ancienne demeure de son parrain était enfouie, il avait une chambre claire, élevée au flanc du rocher, et d’où il embrassait d’un coup d’œil tout le tableau bizarre et animé de la Ville-Noire, pittoresque décor de fabriques enfumées et de cascades étincelantes, amas de charbons et de diamans, sanctuaire de travail ardent au sein d’une nature âpre et sublime. Sans bien se rendre compte de la poésie qui l’entourait, il sentit sa rêverie s’éclairer d’un rayon de joie et de bien-être. Les détails de la vie manufacturière sont souvent rebutans à voir. Rien de triste comme un atelier sombre où chaque homme rivé, comme une pièce de mécanique, à un instrument de fatigue fonctionne, exilé du jour et du soleil, au sein du bruit et de la fumée ; mais quand l’ensemble formidable du puissant levier de la production se présente aux regards, quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les élémens par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel.



IX.


Tonine n’avait probablement pas en elle le sens bien défini de cette appréciation, mais elle en avait l’instinct. Elle aimait sa Ville-Noire, la blanche fille de l’atelier ; elle y respirait à l’aise et voltigeait sur la sombre pouzzolane des ruelles et des galeries, aussi proprette et aussi tranquille que les bergeronnettes le long des remous de la rivière. Elle n’avait songé qu’à transporter à l’air et au soleil le nid de celui qu’elle appelait son camarade, et, sans être un esprit trop exceptionnel, elle savait bien qu’on vit plus joyeux sur une terrasse que dans une cave.

Un autre changement agréable dans la vie de Sept-Épées fut l’installation de Va-sans-Peur à la baraque, à la place d’Audebert, à qui Tonine avait su persuader de prendre la place que Sans-Peur laissait vide dans un des ateliers de la ville.

Cette résolution avait coûté à Audebert : son orgueil d’ex-proprié-