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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/849

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osé faire, même avec ses meilleurs amis. Quand un ouvrier passe maître, il y a tant d’amour-propre en jeu chez lui et chez les autres qu’il devient méfiant et ombrageux, vantard ou pusillanime. Le jeune homme, qui tour à tour avait été un peu tout cela, se sentit à l’aise, et reconnut que les soucis avoués sont à moitié effacés, quand c’est l’amitié qui les partage.

— Et à présent, Tonine, dit-il à cette obligeante fille, à présent que vous m’avez remis le cœur dans la tête, est-ce que nous ne nous parlerons plus quand nous nous rencontrerons en ville ?

— Quand je vous verrai l’œil clair et la figure ouverte, comme Gaucher les a toujours, je vous parlerai comme je lui parle ; mais si je vous rencontre avec une mine soucieuse et des regards farouches, comme vous les avez depuis deux ou trois mois, je passerai d’un autre côté, sans vous dire autre chose que le bonjour, car je ne suis pas d’un caractère à aimer les gens qui ont l’air de se défier de tout le monde. Là-dessus, je m’en retourne à mon ouvrage. C’est vous qui veillerez le malade cette nuit ; la nuit d’après, ce sera moi avec Lise, et ensuite Gaucher, et puis vous. De cette manière-là, nous gagnerons la fin de sa maladie, qui n’a pas l’air de vouloir durer longtemps ; après quoi, il vous quittera et viendra travailler en ville. Il me l’a promis, et vous devez l’y pousser, car il est trop seul ici la nuit, et ça ne vaut rien pour une tête malade. Sa compagnie ne vous est pas bonne non plus. Il vous faut un homme plus jeune et qui n’en cherche pas si long. Si vous m’en croyez, vous prendrez Va-sans-Peur.

— Va-sans-Peur n’est pas libre !

— Si fait. Il s’est fâché hier avec son patron, et ce matin je lui ai parlé de venir ici. Il ne sait ni lire ni écrire, mais il a bonne mémoire et bonne tête, et il n’y aura pas de mal à ce que vous écriviez vous-même. Le soir, au lieu de retourner en ville avec le coucher du soleil, vous devriez vous mettre à votre bureau pendant une heure. De cette manière, vous verriez toujours clair dans votre situation, et ça vaudrait mieux que d’y regarder de temps en temps.

— Oui sans doute, il le faudrait ; mais mon pauvre vieux parrain se couche comme les poules, et il s’ennuiera de souper seul !

— D’autant plus que sa vieille logeuse le fait mal souper quand vous n’êtes pas là. Il s’en plaignait à moi tantôt, et me disait que, s’il pouvait demeurer dans la maison où je suis, il y serait plus proprement et aurait le soir ma compagnie. Si cela vous fait plaisir, on peut bien arranger la chose, et le vieux s’en trouvera bien.

— Tonine, répondit Sept-Épées, vous êtes bien la meilleure et la plus sage fille du monde. Vous avez le don de persuader les têtes les plus dures. Il y a des années que mon parrain se plaint de la maison où il est et des gens qui le nourrissent, et pourtant il ne