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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/848

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moi de ne pas te voir dans la journée, mais il ne faut pas ne songer qu’à soi dans ce monde. Audebert est un bon cœur, mais le voilà hors d’état de travailler pendant quelques jours, et d’ailleurs ce n’est pas l’homme qui convient à un garçon comme Sept-Épées. Audebert le reconnaît lui-même, et il a l’idée de le quitter. Tu seras donc nécessaire ici jusqu’à ce que ton ami ait trouvé un autre maître ouvrier.

— J’avais déjà pensé à tout ceci, répondit Gaucher, mais je n’osais pas m’offrir au camarade dans la crainte de te chagriner. J’ai eu tort de douter de ton bon cœur, ma Lise, et puisque la chose vient de toi, je suis content de t’en laisser le mérite. Parle à Sept-Épées et dis-lui que si cela lui convient, je suis à son service pour le restant du mois.

Quand Sept-Épées eut accepté avec reconnaissance l’offre de son ami, Tonine lui dit : — Hier, j’ai ri mal à propos de votre livre de comptes. Si j’avais su ce que le pauvre Audebert vient de me dire, je n’aurais pas plaisanté sur une chose sérieuse.

— Que vous a-t-il donc dit, Tonine ?

— Il s’est confessé à moi de plusieurs manquemens qui lui sont revenus en mémoire depuis que la fièvre l’a quitté. Il craint que vous ne vous en soyez aperçu, et il vient de me prier de les corriger. Voulez-vous me permettre de les revoir, ces livres dont je me moquais hier ?

— Je ne veux pas vous donner ce casse-tête, ma chère Tonine ! J’ai bien vu que tout était en désarroi ; mais je vous promets de n’en pas faire de reproche à Audebert, et, quand j’aurai l’esprit plus tranquille, je viendrai à bout de me reconnaître dans son griffonnage.

— Pourquoi pas tout de suite ? reprit Tonine ; ce que l’on remet ne se fait pas ou coûte beaucoup à faire. Puisque votre roue ne tourne pas aujourd’hui et que vous ne pouvez pas aider aux charrons, je peux bien vous donner le reste de ma demi-journée. Ce ne sera pas la rançon d’un roi. Asseyez-vous là, et à nous deux nous allons remettre vos affaires en ordre.

Tonine prit la plume et transcrivit sur un nouveau registre toutes les écritures d’Audebert, en consultant Sept-Épées sur chaque article de dépense et de recette. Elle en fit ensuite la balance, et lui prouva que, s’il était encore au-dessous de ses affaires, ce n’était pas la faute de son travail ni celle de son industrie, mais seulement celle du temps, et qu’en toute chose il fallait savoir attendre.

Gaucher, qui avait cru l’affaire très brillante, fut étonné de la trouver si médiocre ; mais elle n’était pas non plus mauvaise, comme beaucoup le prétendaient par jalousie. Sept-Épées fut bien soulagé de pouvoir en parler à cœur ouvert, chose qu’il n’avait pas encore