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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/845

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voyant que Tonine allait s’y enfoncer bravement sans requérir son aide, l’arrêta avec humeur. — Vous me haïssez donc bien, Tonine, lui dit-il, que vous ne voulez pas recevoir de moi le plus petit service ? Je sais bien que je n’ai ni cheval, ni carriole, moi, pour vous empêcher de gâter votre chaussure ; mais j’ai de bons bras pour vous porter.

— Je suis trop grande pour faire la petite mignonne, répondit Tonine, et je ne mourrai pas pour un bain de jambes.

— Vous ne voulez pas que je vous porte ? reprit Sept-Épées, fâché tout à fait. Allez donc si c’est votre plaisir ! — Mais quand il la vit se risquer dans l’eau sans répondre, il se reprocha sa fierté, la saisit dans ses bras sans la consulter davantage, et la remit à pied sec sur le sable, vingt ou trente pas plus loin.

— Qu’est-ce que vous avez, Sept-Épées ? lui dit-elle alors ; j’ai senti sur mon bras des larmes tombant toutes chaudes de vos yeux. Pourquoi donc vous ferais-je du chagrin ? Voulez-vous que je vous dise ? vous vous imaginez devoir me regretter parce que j’ai pris mon parti sans me fâcher ni me plaindre ; mais, si j’étais votre femme à cette heure, vous en seriez désolé. Voyons, ne prenez pas l’orgueil pour l’amitié, ce n’est pas du tout la même chose !

— Si vous étiez ma femme à cette heure, répondit le jeune homme, au lieu de me sentir inquiet et découragé comme je l’étais quand vous êtes arrivée ce matin, j’aurais quelqu’un pour me consoler et me rendre l’espérance ; il me semble que je n’aurais point des idées noires quand la rivière monte et des accès de colère contre ce pauvre Audebert quand il devient fou. Tonine, je suis plus malheureux que vous ne croyez ! Je ne sais pas si c’est l’inquiétude de ne pas réussir et de me voir moqué par ceux qui m’ont trouvé insolent de vouloir être un homme sérieux à l’âge où tant d’autres ne songent qu’au plaisir, ou bien si c’est la société de cette tête à l’envers que je me suis donnée pour ami et compagnon, ou encore la tristesse et la solitude de cette baraque endiablée ; mais je vous jure qu’il y a des jours où pour bien peu…

Sept-Épées n’acheva pas sa pensée, et tous les deux gardèrent le silence quelques instans. Enfin Tonine lui dit : — Vous me faites de la peine, Sept-Épées, vrai, vous m’en faites beaucoup ! Mais, de ce que vous regrettez votre acquisition, il ne résulte pas que vous ayez tant sujet de regretter le mariage, et si, marié, vos affaires tournaient mal, vous seriez bien plus tourmenté encore. Voyons, compagnon, vous n’êtes pas un cœur bien tendre, vous, mais vous êtes un honnête homme ; vous ne voudriez pas, vous ne sauriez pas mentir, je pense. Convenez que, depuis quatre mois que vous êtes maître, vous n’avez pas beaucoup pensé à moi.