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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/838

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Enfin, dans un suprême effort, il l’attira à lui ; mais ses pieds glissèrent sur les pierres inondées, et il allait être englouti, lorsqu’une main secourable, par une assez faible impulsion, lui rendit l’équilibre juste au moment où la planche se plantait tout droit devant lui, ce qui lui permit de s’y appuyer un instant. En même temps, la main qui l’avait soutenu le tira en arrière, et il se trouva en sûreté, tandis que l’eau, se frayant une issue nouvelle, cessait de battre avec violence les fondations de l’usine.

Tout était sauvé. Sept-Épées, sauvé lui-même d’une mort presque certaine, se retourna pour voir par qui il avait été si à propos secouru, et resta stupéfait en reconnaissant Tonine Gaucher.



VII.


Il y avait bien longtemps que Sept-Épées n’avait rencontré Tonine face à face. Il la voyait bien quelquefois passer plus ou moins près de lui quand il retournait soir et matin à la Ville-Noire, et le dimanche, quand il allait rendre visite à Gaucher, il l’entendait quelquefois sortir d’une chambre quand il entrait dans l’autre. Elle paraissait l’éviter, et de son côté, comme il se sentait coupable envers elle, il s’arrangeait de manière à ne pas être obligé de lui parler.

Cette fois il lui fallut bien la saluer, la remercier, et lui demander comment elle se trouvait là par ce temps maudit.

— Par le plus grand hasard du monde, répondit Tonine en se dépêchant de se mettre à l’abri dans l’atelier et en secouant sa mante chargée de pluie. J’étais sortie avec le beau temps pour aller, par la route d’en haut, voir ma nourrice à son village, quand l’orage m’a surprise. Je me suis réfugiée sous un rocher, et j’y serais encore si je n’avais vu passer un médecin qui m’a offert une place dans son cabriolet. Il m’a dit qu’il allait faire une visite pas loin, et qu’il me ramènerait à la ville haute. Cela valait mieux que de rester sous ce rocher où j’étais bien mal abritée. Chemin faisant, il m’a dit qu’il venait chez vous pour voir un malade, et qu’il ne savait pas trop par où descendre pour gagner à pied le fond du ravin. Il n’était jamais venu ici. J’y suis descendue avec lui pour le conduire, et nous avons eu assez de peine à nous tenir dans le sentier. Enfin nous voilà, le médecin est là-haut qui examine votre ami Audebert, et moi, qui ne croyais pas vous trouver céans, parce que vous passez tous les dimanches à la ville, à ce qu’on m’a dit, je venais voir s’il y avait dans l’atelier quelque personne chargée de veiller sur ce pauvre homme, quand je vous ai trouvé en train de vous battre avec la rivière.

— Et sans vous, Tonine, j’aurais, je crois, diablement perdu la bataille.