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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/836

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convenable, mieux élevé que ces gens-là. Je suis content alors d’avoir réussi à lui donner, sinon toutes mes idées, du moins le goût de réussir dans son état par des moyens qui n’ont rien de ridicule et qui ne l’éloignent pas des intérêts de sa paroisse. »

Gaucher avait chaudement partagé les illusions de son jeune ami. Il avait lui-même l’esprit jeune, et sa confiance dans le succès des autres le rendait aimable et conciliant. Il se consolait, par cette sympathie généreuse et désintéressée, d’une vie pénible et dure pour son propre compte.

— Bah ! disait-il à sa femme quand celle-ci s’efforçait de lui persuader qu’il était plus heureux que Sept-Épées, on est toujours assez heureux quand on fait ce qui plaît ! Mon plaisir est de vivre et de travailler pour toi ; si le camarade pense différemment, il a bien fait de suivre sa pente. Ne le décourageons pas, et soyons prêts à l’aider au besoin autant qu’il dépendra de nous.

Au bout de quatre mois, un jour de printemps, un dimanche, Sept-Épées, au retour de plusieurs excursions de placement dont le résultat n’avait pas été aussi satisfaisant qu’il l’avait espéré, resta enfermé dans son usine. Il avait coutume de passer le jour du repos à la Ville-Noire auprès de son parrain et de ses amis ; mais Audebert, qui ne quittait pas la baraque, se trouvant malade, Sept-Épées dut le garder et le soigner.

Il voulut profiter de cette circonstance pour revoir ses livres, qu’il croyait bien en ordre. Il savait très bien calculer, mais son humeur active le portait à s’occuper plutôt du travail manuel et des transactions commerciales que de la tenue des registres. Audebert était un assez bon comptable, et sa probité scrupuleuse l’astreignait à bien faire pour le compte d’autrui ce qu’il avait mal fait pour son propre compte. Durant le premier trimestre, il en avait fourni la preuve rigoureuse ; mais quand Sept-Épées se livra à l’examen du quatrième mois, il découvrit qu’un grand désordre s’était emparé de la cervelle du pauvre homme, et qu’il avait inscrit à l’article recette nombre de chiffres qu’il eût fallu très vraisemblablement mettre à celui de la dépense. C’était ou un commencement de fièvre, ou plutôt l’entraînement naturel de son esprit, porté aux illusions, qui avait égaré sa mémoire et sa plume. Ces erreurs n’étaient pas très faciles à redresser, et Sept-Épées vit bien par là qu’il ne devait pas se fier à la lucidité soutenue de son ami. Il se convainquit, non sans humeur, que désormais il lui faudrait tout voir et tout faire par lui-même. Il ne voulut pas troubler le malade en lui signalant ses bévues, et, comme il avait été absent toute la semaine, il pensa qu’il ferait bien de visiter avec attention ses machines et ses outils.

Il y trouva le même désordre que dans les écritures, et même la