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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/834

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s’aperçut ainsi de ce dont il ne s’était pas douté alors qu’il n’avait pas d’obligés : à savoir que tous les hommes sont plus ou moins ingrats, et que personne ne prend à cœur la passion d’un autre au détriment de la sienne propre. Il trouvait tout le monde exigeant, et comme il était intelligent et réfléchi, il se sentait avec effroi devenir exigeant lui-même.

Quand son bon cœur l’avait entraîné à quelque faiblesse, il voulait réparer le sort qu’il s’était fait, en travaillant au-delà de ses forces, et quelquefois il était si fatigué qu’il regrettait cette liberté d’autrefois qu’il avait prise pour un esclavage. Désormais il était réellement esclave de sa chose. Cette chose était devenue son honneur, sa vie ; il ne lui était pas permis de l’oublier un seul instant ; la prédiction de Gaucher se réalisait : « Tu ne dois plus connaître ni le bonheur ni le plaisir. » Gaucher avait dit cette parole terrible sans en comprendre la portée ; Sept-Épées l’avait acceptée en la comprenant. Il y avait des heures et des jours où il en était accablé ; mais il était trop tard pour reculer : il fallait chasser les regrets, étouffer les besoins de la jeunesse.

Le premier de ses déplaisirs, et l’un des plus sérieux, lui vint précisément de l’homme dont il avait sauvé l’honneur et la vie. Audebert, poussé par l’enthousiasme de la reconnaissance, travailla avec ardeur, et surveilla la fabrique avec austérité pendant deux ou trois semaines ; mais ce fut un feu de paille. Il retomba dans ses rêveries, et la rage de prêcher s’empara de ce cerveau enfiévré d’impuissance.

Au premier reproche de son jeune maître, le brave homme s’affecta profondément. Il était aimant, sensible, délicat à l’excès : il avait toutes les qualités du cœur, toutes les vertus de l’âme ; mais il était de ceux dont on peut dire, en comparant la machine intellectuelle à une machine d’industrie, qu’il manque à leur cerveau la cheville ouvrière. Il perdit trois jours à se reprocher sa faute, et Sept-Épées, voyant son découragement, fut forcé, pour le remettre à la besogne, de lui demander pardon de sa réprimande.

Il est vrai que le jeune homme ne tenait pas ses promesses. Il avait laissé croire à Audebert qu’il serait l’auditeur attentif, l’admirateur complaisant de ses théories philosophiques. Il s’était flatté lui-même de trouver une distraction utile et noble dans la conversation de ce penseur naïf, éloquent à ses heures et toujours ardemment convaincu, alors même qu’il déraisonnait ; mais il reconnut vite qu’il est impossible d’écouter longtemps ceux qui manquent de clarté intérieure, et qui ne trouvent leurs idées qu’en se suscitant des contradicteurs officieux. Tout paradoxe était bon à Audebert pour se livrer à cet exercice, et comme dans ces heures-là il ne tenait plus compte du temps qui s’écoulait et de la cloche qui appelait au tra-