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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/833

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fortune, je le revendrai, et j’en achèterai un plus près, où vous pourrez venir souvent m’aider de vos conseils.

— Et où je ne m’installerai pas davantage, reprit Laguerre en souriant. Je comprends et je t’approuve. Il faut que chacun soit maître chez soi. Je n’aimerais pas à être contrarié, et je ne veux contrarier personne. Pour le moment, tu restes avec moi, je t’en remercie. Je crois que je ne profiterai pas longtemps de ta compagnie, encore que, s’il plaît à Dieu, j’en veuille profiter le plus longtemps possible.

Deux mois se passèrent avant que Sept-Épées fût installé dans sa fabrique. L’affaire fut conclue avantageusement pour lui et pour Audebert, car si l’on eût attendu la vente par autorité de justice, l’immeuble eût tellement perdu de sa valeur, que ce n’eût pas été un profit pour l’acquéreur, mais au contraire un discrédit complet de la chose acquise. Le jeune armurier montra dans cette petite affaire beaucoup de jugement et d’habileté véritable, celle qui ne spécule pas sur le malheur d’autrui, et qui va droit au but, sans diminuer la personne au profit de la bourse. En cela, il suivit de grand cœur les conseils de son parrain, qui avait un sentiment très juste de l’honneur, et qui disait qu’une mauvaise réputation ne pouvait jamais faire un bon fonds de commerce pour un ouvrier.

Audebert était un fabricant assez habile. Du moment qu’il n’avait plus son libre arbitre pour spéculer à la légère, il pouvait devenir précieux pour diriger le travail et en fournir lui-même sa large part. Il reprit son petit logement dans l’usine, dont il se constitua le gardien avec un bon apprenti. La baraque fut mise en état satisfaisant de réparation, l’outillage fut renouvelé, et Sept-Épées se vit à la tête de six ouvriers, dont quatre à la pièce et deux à l’année.

Quand il put relever approximativement le produit net de chaque semaine, il fut surpris de constater que c’était à peu près moitié moins de ce qu’il eût pu gagner en travaillant douze heures par jour chez les autres. La propriété est un rêve de repos et de sécurité que l’homme ne prise pas au-delà de ce qu’il vaut, puisqu’il lui procure les douceurs de l’espérance : il met dans sa vie l’idéal du mieux, et civilise celui qui est apte au progrès de la civilisation ; mais la réalisation de ce rêve est, comme toutes les réalités, une déception.

Au bout de peu de temps, Sept-Épées sentit que plus on complique son existence, plus on y fait entrer de soucis et de périls. Il s’effraya de ne pas se trouver aussi positif qu’il faut l’être pour marcher à coup sûr et rapidement à la richesse. Il n’était pas avare ; il ne savait pas marchander avec âpreté. Il avait pitié de ses ouvriers malades ou serrés de trop près par la misère. Il faisait des avances qui ne lui rentraient que mal et tard, quelquefois pas du tout. Il