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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/832

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leur rencontre comme une chose préméditée de sa part, et il profita de l’occasion pour s’ouvrir à son parrain de ses projets sur la petite usine qu’Audebert était forcé de vendre.

— Il est impossible, lui dit-il, que ce brave homme accepte gratuitement vos services. Sa fierté, qui en ceci n’a rien d’exagéré, s’y oppose. Laissez-le se libérer par la vente et se réhabiliter par le travail. Je me charge de l’aider dans l’un comme dans l’autre. Si je n’y réussis point, je vous promets, de sa part, qu’il viendra de lui-même réclamer votre conseil et votre amitié.

Audebert sut gré à Sept-Épées de cette conclusion. Pour rien au monde, connaissant le caractère entier et bizarre du vieux forgeron, il n’eût voulu se mettre dans sa dépendance. Il eût préféré se remettre la corde au cou.

Il s’agissait d’obtenir l’assentiment de Laguerre à l’entreprise de son filleul. En cas de refus, Sept-Épées, maître de ses économies, pouvait bien passer outre, et il l’eût fait, car il avait une grande volonté ; mais il ne l’eût pas fait sans chagrin, car il aimait tendrement son père adoptif. C’est ce qu’il lui fit comprendre en peu de paroles, et comme il avait sur lui beaucoup d’ascendant, il l’amena plus vite à céder qu’Audebert ne s’y était attendu.

— Si c’est ton idée, répondit le forgeron, je n’ai pas le droit de m’y opposer. Ce qui est à toi est à toi. Si tu me demandais mon avis, je te dirais qu’il faut garder ce qu’on a amassé au prix de sa sueur pour le moment où l’on peut devenir malade ou estropié, et que, si l’on a la chance de conduire sa carcasse à bon port, on est toujours bien aise d’avoir sous la main de quoi sauver un parent ou un ami qui ne peut plus s’aider ; mais tu es encore si jeune que, dans le cas où tu perdrais ton argent, tu aurais le temps de recommencer, et d’ailleurs me voilà bien vieux, moi : ce que j’ai de placé te reviendra. Ce n’est pas grand’chose, mais c’est un morceau de pain assuré, et je crois qu’il ne te faudra pas attendre cela une centaine d’années ! Donc, si tu veux te risquer, risque-toi. Tu veux monter un atelier sur la rivière ? J’aime mieux ça qu’une boutique dans la ville haute. Tu t’attacheras à la paroisse, et tu n’auras plus jamais l’idée d’en sortir. Allons, ne perdons pas la journée à causer pour répéter dix fois la même chose ; ce qui est décidé est décidé. Va-t’en voir les avoués, et, puisqu’il faut se quitter, je vais m’occuper, moi, de prendre ici un apprenti à ta place, car je suis trop vieux pour rester seul.

— Je ne l’entends pas ainsi, répondit Sept-Épées. Nous ne nous quitterons jamais. L’atelier en question n’est guère logeable, et ce n’est pas à votre âge que je voudrais vous faire changer vos habitudes. Moi, j’ai de bonnes jambes, et ce n’est rien pour moi que d’aller là tous les matins et d’en revenir tous les soirs. Si j’y fais