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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/829

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vera. On croira que votre conscience vous a fait des reproches, car chacun sait qu’un homme qui n’a rien sur la conscience peut toujours se consoler de ses malheurs. À mon avis, votre idée de vous tuer est encore le plus gros de vos péchés d’orgueil et la plus grande de vos illusions, car, au lieu de vous plaindre, on vous méprisera.

Cette menace parut faire impression sur Audebert, car il répéta à plusieurs reprises : — Me mépriser, moi ! Il y aurait des gens assez durs et assez injustes pour mépriser un pauvre homme qui a eu le courage de se tuer !

— Il ne faut pas beaucoup de courage pour cela, reprit Sept-Épées ; c’est si vite fait ! Il en faut bien davantage pour vivre et pour se remettre à gagner sa vie.

— Il en faut trop !

— Donc vous n’en avez pas assez !

— Possible ! Je ne veux pas me soumettre à devoir mon pain aux autres, après avoir espéré pendant si longtemps que je pourrais leur en donner.

— C’est donc devoir son pain aux autres que de recevoir leur argent en échange du travail qu’on leur fournit ? À ce compte-là, il n’y aurait personne de libre ; les paresseux et les voleurs auraient seuls droit de lever la tête.

Sept-Épées, qui avait de l’esprit et du jugement, et dont le cœur était généreux, dit encore à l’enthousiaste Audebert beaucoup de choses très justes, et finit par l’ébranler si bien que cet homme lui promit de ne pas attenter à sa vie avant trois mois de réflexion. Il ne fut pas possible de lui faire jurer davantage, mais il le jura, et c’était beaucoup dans la situation d’esprit où il se trouvait.

— À présent que vous voilà un peu plus raisonnable, reprit le jeune armurier, il faut me dire en conscience ce que vaut votre fabrique. Je vous la paierai plus cher qu’elle ne sera évaluée à la criée, et, toutes vos dettes payées, vous verrez tout le monde revenir à vous.

— Quoi ! malheureux enfant ! s’écria Audebert, tu voudrais acheter cette bicoque ? Non, non ! je t’estime trop pour te conseiller cela ! C’est un endroit maudit : le diable s’y est embusqué, vois-tu, et personne n’y fera ses affaires, puisque je n’ai pas pu y faire les miennes !

— Permettez-moi de vous dire que ce n’est pas une raison, puisque vous confessez avoir mal gouverné vos intérêts. Voyons, ne voulez-vous pas faire affaire avec moi ? Je vous garderai ici comme maître ouvrier, et vous aurez l’agrément de causer de temps en temps avec un ami qui ne se moquera pas de vous, car je vois bien que si vous n’êtes pas assez savant pour faire le bonheur du genre humain, — de plus savans que vous n’y ont pas réussi, à ce qu’il