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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/826

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« Cette idée-là me conduisit à réfléchir à la misère de l’artisan en général, car, en cherchant dans la ville l’enfant le plus digne de ma pitié, j’en vis tant (et peut-être encore plus parmi ceux qui ont père et mère que parmi ceux dont la charité publique se préoccupe), que j’aurais voulu pouvoir les adopter tous. Alors je changeai de projet et j’imaginai de trouver le remède à la misère.

« C’est là un grand souci, et qui ne me laissa plus un moment de repos. Je pensai d’abord à l’association, dont nous pratiquons une ébauche dans nos règlemens de compagnonnage ; mais, pour l’étendre convenablement, il faudrait un premier capital assez rond et une première pensée assez forte. Ne me sentant pas les connaissances et les talens qu’il faudrait pour fonder une société et y faire concourir des personnes riches, je me mis en tête de me créer un capital dont je pourrais par la suite me servir d’une manière ou de l’autre pour le bien de tous. Je ne savais pas encore ce que je pourrais proposer, et j’ai fait là-dessus bien des projets qu’il est inutile d’énumérer, puisque j’ai échoué pour la création du capital nécessaire ; mais je tiens beaucoup à te dire, jeune homme, que ce n’est pas l’amour de l’argent qui m’a jeté dans les entreprises : c’est l’amitié que je sentais pour tous mes camarades malheureux. J’aurais voulu, comme Henri IV, dont j’ai lu l’histoire, mettre la poule au pot de tous les artisans, et je me sentis tout d’un coup possédé d’un grand amour-propre, comme si j’entendais dans ma tête une voix qui me disait : « Marche, et crois en toi-même ! Tu as été choisi pour devenir le père du peuple de la Ville-Noire ! »

« Voilà ce qui m’a perdu, mon pauvre enfant ! Je me suis cru un homme au-dessus des autres, et je n’ai pas voulu calculer, tant j’avais la foi qu’une providence faite exprès pour moi viendrait à mon secours. Je me dépêchai de placer mes économies dans cette bicoque, que je payai beaucoup trop cher, faute de patience pour marchander. J’y mis des ouvriers, plus qu’il ne m’en fallait, car je me trouvai bientôt encombré de produits que je vendis mal par trop de confiance, et ma confiance venait, je dois m’en confesser comme on se confesse à l’heure de la mort, de ce que je ne voulais pas croire qu’avec des projets si généreux, je ne trouverais pas l’aide et la considération qui m’étaient dues partout.

« Enfin j’ai trop compté sur ma destinée, et elle-même s’est plu à me tromper, car une année vint où je fis d’assez beaux profits, et dès lors ma pauvre tête s’exalta. Je crus que je touchais à la richesse, et je me mis à agir comme si je la tenais déjà. J’achetai quelques terres, dans l’idée d’y fonder une espèce de ferme modèle.

« Et cependant je ne tenais rien, car ce que je venais de gagner couvrait à peine ce que j’avais perdu. Je commençai à m’endetter sans inquiétude. Puis, l’inquiétude arrivée, je fis des projets éton-