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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/824

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exercice de parole commence même à devenir une profession. J’ai assisté dans cette taverne aux débuts d’une professional lady qui monta sur la plate-forme et raconta l’une après l’autre deux histoires, la première triste et la seconde gaie, comme dans nos théâtres on joue une comédie après une tragédie. Le nom si élastique de club s’étend encore à un autre ordre d’institutions. Au sein des quartiers d’ouvriers, il se forme volontiers des sociétés dans lesquelles chaque membre dépose chaque semaine une petite somme, et au bout d’un certain temps il obtient en retour certains articles d’habillement. Il existe sur ce plan des clubs de souliers, des clubs d’habits, des clubs de chapeaux. Seulement, comme la plupart de ces associations se tiennent dans les tavernes, il arrive trop souvent que les économies auxquelles un semblable système de caisses d’épargne pourrait donner lieu s’évanouissent en boisson et en fumée de tabac.

On voit à quelles profondeurs le principe de l’association s’est implanté dans le sol de la Grande-Bretagne. Il reste à se demander si le nouveau régime des club houses constitue réellement un progrès sur celui des anciens clubs. Au point de vue économique, la réponse ne saurait être douteuse. Ces modernes établissemens ont développé sur une grande échelle, au moins pour une certaine classe, les facilités de la vie matérielle. On peut ajouter que ce qu’ils ont perdu en laisser-aller et en franche gaieté, ils le regagnent en élégance, en bonnes manières, et, comme on dit ici, en décorum. Ce n’est point la joyeuse et bruyante liberté des anciens clubs que je regrette, c’est la direction de pensée, l’unité de but et de dessein qui présidait dans certains cas aux réunions choisies du temps passé. Le bien-être ne doit pas sans doute être perdu de vue, mais au milieu de ces palais où l’organisation matérielle a peut-être trop effacé l’intention morale, je m’afflige de ne plus trouver aussi vif le foyer commun d’idées autour duquel se rassemblaient à certains jours les good fellows du dernier siècle. Les modernes club houses sont de somptueux hôtels à bon marché, ce ne sont plus guère, comme au temps d’Addison, de Goldsmith et de Sheridan, des écoles de goût, d’esprit ou d’éloquence. Y aurait-il moyen d’accorder les deux principes, et tout en conservant la base économique des nouvelles institutions, qui est excellente, ne pourrait-on leur assigner une mission sociale plus élevée ? Je l’espère, et c’est dans cette double voie d’amélioration que devra s’avancer le système des clubs en Angleterre. Dire que tels qu’ils existent, les clubs répondent aux besoins et au caractère du XIXe siècle n’est point du tout résoudre la question. Si grandes que fussent d’ailleurs les conquêtes et les merveilles d’une époque, je plaindrais le siècle qui à la recherche effrénée de l’utile sacrifierait les nobles intérêts de l’esprit.


ALPHONSE ESQUIROS.