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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/814

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dit, dans le grand club du monde, car pour lui tout prend la forme de son idée favorite. Il ignoré peut-être comment vont ses affaires, mais il sait à un iota près comment se gouvernent les affaires du club. Il s’intéresse aux achats et aux moindres détails domestiques. Demandez-lui quelle année, quel mois, quel jour et à quelle heure le meilleur vin de Bordeaux du club a été mis en bouteilles, et il vous donnera imperturbablement la date. Il n’y a pour lui de bons déjeuners et de bons dîners que ceux qu’il prend sur la table de marbre du club, et toujours à la même place. Il connaît tous les livres de la bibliothèque, non pour les avoir lus, mais pour s’être assuré par lui-même qu’ils existent. Ses rapports avec les membres littéraires du club le mettent à même de désigner l’auteur d’un livre anonyme, la date de la publication et l’opinion des connaisseurs. Il vous parlera familièrement de son ami le duc ***, simplement parce qu’il est un des membres du club, et que les amis de nos amis sont nos amis. Sa grande expérience lui permet de prédire avec une exactitude de baromètre les tempêtes que la discussion doit soulever à certains jours. Un seul regard sur le personnel du morning room lui suffit pour déterminer d’avance l’opinion du club et le chiffre de la majorité. Activement mêlé aux intrigues, aux coteries, aux querelles de la maison, il finit toujours par endosser la livrée politique des chefs de file. Ses oracles commencent invariablement ainsi : « Le club pense, le club veut, le club décide. » Avec les années, il s’enracine comme les vieux arbres dans la terre natale, c’est le sol du club que je veux dire. N’y a-t-il, de dix heures du soir à minuit, qu’un seul hôte dans le drawing room, c’est lui qui dort dans son fauteuil au coin du feu. Vient-il à mourir, il se console en se disant que quelques confrères du club assisteront sans doute à ses funérailles, et que son nom figurera sur un tableau, parmi la liste des membres défunts. C’est là son épitaphe, son oraison funèbre.

Je fus présenté, dans un club de Londres, — les convenances anglaises me défendent de dire lequel, — à l’un de ces clubistes enthousiastes. C’était un homme à cheveux gris et à figure respectable, parfaitement élevé, tout à fait gentleman, et qui ne manquait point de connaissances. Il me fit le tableau de sa vie, qui était d’ailleurs celle du club, sans ménager les couleurs les plus attrayantes. « Je considère, me dit-il, le système des club houses comme le plus heureux des changemens qui se soient introduits de mon temps dans la société. Les clubs ont résolu pour moi le problème de vivre bien et à boa marché. Pour quelques livres sterling par an, je jouis ici des avantages qu’une immense fortune pourrait seule me procurer. Quand je jette les regards sur mes salons, mes bibliothèques, mes salles de bain, mes vestibules, mes antichambres, mes galeries, rien