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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/795

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grâce au dévouement d’un domestique qui était venu le voir dans son cachot, et qui changea avec lui de vêtemens. Ainsi déguisé, le major trompa l’étroite surveillance des geôliers et passa bientôt en lieu de sûreté, laissant derrière lui son brave serviteur, qui fut jugé et condamné à une année d’emprisonnement. Comme l’affaire avait fait du bruit, Crockford n’épargna, dans cette circonstance, ni démarches ni argent pour soustraire une des victimes du jeu à la flétrissure de la justice. Son club ne laissa pas que d’être fréquenté après l’événement par la plus haute aristocratie de la Grande-Bretagne. À l’attrait du jeu il joignait celui de la gourmandise. Les soupers y étaient excellens, les vins précieux coulaient à flots, et le cuisinier en chef, le célèbre Louis-Eustache Ude, passait pour le plus grand professeur dans l’art culinaire qui existât en Europe. Crockford, que les Anglais ont surnommé le Léviathan du jeu, mourut prodigieusement riche en 1844. Avec lui s’éteignit cette maison de rouge et noir, déguisée sous le nom de club, qui avait jeté un si déplorable éclat.

Les trois autres clubs, Brookes’s, Whites et Boodle’s, n’ont jamais eu un caractère aussi décidément aléatoire, Brookes’s était dans l’origine un ancien café, d’autres disent un hôtel, qui, vers 1770, servait de rendez-vous aux chefs de l’opposition. L’influence politique de ce club était si grande qu’il constituait une sorte de gouvernement dans le gouvernement. Autour du nom de Brookes, qui était le maître de la maison, rayonnaient les noms autrement célèbres de Fox, de Burke, de Grenville, de Windham, de Grey, de Selwin et de Sheridan. Il serait trop long de rapporter les bons mots et les anecdotes qui firent la fortune de cette réunion d’élite. Un jour que Sheridan sortait du club, il rencontre dans Saint-James street le prince de Galles et le duc d’York : « Nous venons précisément de discuter, dit le duc, si vous êtes un coquin ou un sot. — Je suis entre l’un et l’autre, » répliqua Sheridan, se mettant entre les deux et les prenant chacun par le bras. La candidature de Sheridan avait échoué par trois fois au Brookes’s Club. Il suffisait pour cela d’une boule noire, et ce veto était à chaque scrutin déposé dans l’urne par Seldon, sous prétexte que le père de Sheridan avait été acteur. L’obstacle fut abaissé enfin par le prince de Galles, qui retint Seldon engagé dans une conversation particulière au moment où l’on votait. Beaucoup d’esprit avait été dépensé dans ce club, mais je regrette de dire qu’il s’y jouait et s’y dépensait aussi beaucoup d’argent. Sans renoncer tout à fait à ses couleurs politiques, Brookes’s est devenu avec le temps une maison de jeu tolérée. Là se réfugient certains membres de l’aristocratie anglaise pour se soustraire à la loi qui défend de jouer dans les maisons publiques. Dès 1799, quatre pigeons bien emplumés (j’emprunte la métaphore anglaise) se firent introduire