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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/793

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club des veuves qui cherchaient un consolateur. Ces dames avaient d’abord résolu de donner à la salle de réunion le portrait de leurs maris défunts ; mais comme ces toiles auraient couvert tous les murs (l’une d’entre elles avait été mariée jusqu’à sept fois), elles revinrent sur leur première décision et finirent par exposer leurs propres portraits. L’une d’elles, s’adressant un jour à sa voisine en larmes : « Vous pleurez, ma chère, lui dit-elle, moins sur le mari que vous avez perdu que pour celui que vous voudriez avoir. »

Ces clubs bizarres [1] étaient du moins inoffensifs ; mais à côté d’eux il s’en éleva d’autres d’une nature sombre et dangereuse. Je ne m’arrêterai point au club des duellistes, dont le président avait tué douze hommes dans des affaires d’honneur, ni au club des meurtriers, Mon killing Club, où, pour être admis, il fallait fournir la preuve d’au moins un homicide, ni au Club Terrible, dont les membres se distinguaient par la longueur de leurs épées. Dieu merci, ces associations ne vécurent pas longtemps ; le sheriff intervint, le bourreau fit main basse sur les confrères de la lame, les hommes d’honneur, les chevaliers du sang, et les dépêcha si bien que ces clubs sauvages finirent avec la plupart de leurs membres sur la potence. Une confrérie semblable, que cimentaient l’ambition du mal et la haine des autres hommes, fit plus de bruit que toutes les autres sous le règne de la reine Anne : c’était le Mohock Club, Son nom était emprunté à une tribu de cannibales. Le président, qui s’intitulait lui-même empereur des Mohocks, portait un croissant gravé sur le front. Comme les treize de Balzac, les Mohocks avaient déclaré la guerre au genre humain et formaient entre eux une alliance offensive et défensive. Battre le guet, attaquer les passans dans la rue, exercer sur leurs prisonniers, hommes ou femmes, les traitemens les plus barbares et les plus révoltans, était regardé par eux comme un coup d’éclat. Leur rage ne s’arrêtait que devant les mauvais lieux dont ils s’étaient déclarés les protecteurs. Les Mohocks subirent le même sort que les duellistes, les terribles et les assassins. « Leur club, dit un auteur du temps, se dénoua par la corde. » Dans une grande ville comme Londres, on doit s’attendre à trouver jusque vers les temps modernes quelques-unes de ces associations néfastes. Le lord chef, de justice Holt avait eu une jeunesse orageuse et avait fait partie d’un club de mauvais sujets. Un jour qu’il présidait au tribunal de l’Old Bailey, un homme fut convaincu de vol à main armée sur les grands chemins. Dans le criminel, Holt

  1. Dois-je ranger parmi les clubs littéraires ou les clubs excentriques une société de Londres qui s’assemblait dans Eastcheap à la Tête de Sanglier (Boar’s Head), la même taverne que hantait Falstaff avec ses joyeux compagnons ? Chacun des membres du club avait choisi un des rôles de Shakspeare : l’un était Falstaff, l’autre le prince Henri, un autre Bardolph, et ainsi de suite.