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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/787

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accompagné de quelques amis et demanda à renouveler le régal. De cette circonstance sortit le Beef-steak Club, qu’ont illustré les noms de Hogarth, de sir John Thornill, de Brougham, de Sheridan et plus tard de Fox. De Covent-Garden, le siège de cette association flut transporté derrière le théâtre du Lycœum. Les membres, au nombre de vingt-quatre [1], dînaient à cinq heures tous les samedis depuis la fin de novembre jusqu’à la fin de juin. C’était un vrai dîner anglais, où l’on célébrait le bœuf et la liberté, auquel se mêlaient les gais propos de table, et qu’assaisonnaient les appétits britanniques. La salle du banquet se montrait appropriée au caractère du club ; elle était revêtue de chêne, avec les armes de la société, — le gril, — gravées en relief. Au moment où l’horloge frappait cinq heures, un rideau se levait et découvrait la cuisine, dans laquelle on voyait les cuisiniers en train de remplir leurs différens rôles. Deux vers de Macbeth servaient d’inscription à ce laboratoire culinaire, et au milieu était suspendu au plafond le gril originel de la société, vénérable relique qui avait survécu à deux incendies. Après le dîner, quand on avait enlevé la nappe, le président s’asseyait dans un fauteuil sur une plate-forme élevée de quelques marches au-dessus du plancher de la salle, et que décorait, parmi les enseignes du club, le petit chapeau à trois cornes avec lequel Garrick avait joué de son temps le rôle de Ranger.

Les beaux jours du Beef-steak Club luirent avec le commencement du XIXe siècle. Il comptait alors parmi ses membres John Kemble, Kobb de la société des Indes, le duc de CGlarence, Ferguson et le duc de Norfolk [2]. On pense bien que dans une telle réunion la bonne chère et le bon vin n’étaient que l’assaisonnement du bel-esprit. Parmi les derniers noms qui se rattachent au Beef-steak Club figure celui du capitaine Morris. Il était né en 1745, mais il survécut à la majorité des joyeux convives qu’il avait amusés par sa belle humeur, sa riche imagination et ses saillies poétiques. C’était le soleil de la table. Il avait composé quelques-unes des ballades anglaises les plus populaires. Nestor de la chanson, il comparait lui-même sa muse au poisson volant. « Quand ses ailes sont sèches, elle ne saurait prendre un joyeux essor ; mais autour d’un bol de punch, elle vole en plongeant, comme fait l’hirondelle autour d’un lac. » A ces rimes bachiques, il manque aujourd’hui le

  1. Ce nombre fut porté plus tard à vingt-cinq pour admettre le prince de Wales.
  2. Célèbre par ses aventures, ses bons mots et sa gourmandise. Un soir qu’il sortait du dîner du Beaf-stcak Club, il entra dans une des tavernes de Covent-Garden, où il demanda un plat de pois et un ortolan. Le garçon, trompé par l’apparence rustique du duc, alla prévenir son maître qu’un jardinier du marché voisin avait l’audace de commander un ortolan. « Quand il en aurait commandé douze, qu’on les lui donne immédiatement ! » reprit le maître, qui avait reconnu sa grâce.