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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/780

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Joshua Reynolds, le grand artiste que Johnson aimait, et qui peignit le portrait de Goldsmith. On se réunissait une fois par semaine, à sept heures du soir, et la conversation se prolongeait très avant dans la nuit. La société s’accrut successivement jusqu’au nombre de trente-cinq membres. Y entrer était un honneur qui s’obtenait par la voie du scrutin. D’abord cette assemblée n’avait pas de nom, mais à la mort de Garrick elle prit le nom de Club littéraire. Garrick était l’ami et l’ancien élève du docteur Johnson ; ils étaient venus à Londres ensemble tenter l’un la carrière du théâtre, l’autre celle des lettres. Peu de temps après l’ouverture du club, sir Joshua Reynolds en parla au célèbre acteur, qui répondit : « C’est une bonne idée, je crois que je serai des vôtres. » Cette réponse déplut fort à l’impétueux Johnson. « Il sera des nôtres ! s’écria-t-il. Et comment sait-il si nous lui permettrons d’en être ? Le premier duc d’Angleterre n’a pas le droit de tenir un pareil langage. » Garrick fut pourtant admis quelque temps après, et Johnson appuya lui-même l’élection du Roscius anglais. Ce fut, selon Boswell [1], un des membres les plus agréables du club, et quand Garrick mourut, tous les sociétaires voulurent assister à ses funérailles.

Il est intéressant de s’introduire par la pensée dans l’intérieur de ce club mémorable, dont, grâce à des traditions, à des monumens écrits et à des portraits, les Anglais se représentent les principales figures. Ici sont rassemblées les têtes illustres qui vivront à jamais sous le pinceau de Reynolds. Voici l’orateur Burke avec ses lunettes, voici la table où sont servis l’omelette pour Nugent et les citrons pour Johnson, voici l’historien Gibbon qui s’assied en tapant du doigt contre les bords de sa tabatière, voici sir Joshua qui écoute en tenant à la main son cornet acoustique. Enfin s’élève au milieu du groupe la forme gigantesque, la figure étrange et massive du docteur, avec son habit brun, ses bas noirs usés, sa perruque grise, ses grosses mains, ses ongles mordus, ses yeux et son nez qu’agite un tic nerveux, sa voix immense, et ses reparties qui tombent comme un marteau de forge sur la tête des adversaires. On croit assister à l’une de ces séances où Johnson proposa la candidature de Sheridan « comme étant l’homme qui avait écrit les deux meilleures comédies de son temps, » où il attaqua Swift avec une violence de taureau anglais, et surtout celle où il déplora la mort de Goldsmith. Le

  1. Biographe de Johnson. On trouve dans son ouvrage, Life of Samuel Johnson, de curieux détails sur ce qui se passait dans le Literary Club et quelques entretiens ; mais en général il a été retenu par la crainte de manquer à la discrétion, qui alors comme maintenant formait la loi fondamentale de ces sociétés. Johnson inventa un mot à propos de Boswell : « C’était, disait-il, non sans quelque ironie, l’homme le plus clubbable qu’il y eût au monde, » expression tout anglaise qui implique le don d’écouter et de ranimer de temps en temps par des points de vue nouveaux la conversation défaillante.