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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/778

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d’un cercle de fervens admirateurs et de disciples, il déployait cette élégance et ces grâces de diction qui ont été célébrées par Pope. Button’s Coffee House était le bureau de rédaction du Guardian. Il y avait à la porte une tête de lion aux mâchoires béantes qui servait déboîte aux lettres, et dans laquelle on glissait les correspondances du journal [1]. Les rédacteurs, c’est-à-dire le club, se tenaient dans une petite chambre sur le derrière du café. Addison, s’étant fâché dans la suite avec la duchesse de Warwick, retira son patronage à Button, et transporta le siège de sa société dans une taverne où, s’il faut en croire le docteur Johnson, il restait tard et continua de se livrer à des libations trop copieuses.

Comme Dryden, comme Addison, auquel il succéda, Samuel Johnson fréquentait les tavernes de Londres. Il aimait à voir la figure souriante du landlord, l’empressement des garçons et la liberté qui régnait entre les convives. Une chaise dans une taverne était, selon lui, le siège de la félicité humaine. « Dès que je franchis, disait-il, le seuil d’une de ces maisons, j’oublie les soucis et les inquiétudes de la vie ; un doigt de vin égaie mes esprits et m’invite à un échange de paroles avec ceux que j’aime le plus ; je dogmatise et je suis contredit : y a-t-il rien de mieux que ce conflit d’opinions et de sentimens ? » Le docteur venait de traiter avec son libraire pour le fameux Dictionnaire anglais et se vantait de faire à lui seul ce qui avait occupé en France quarante académiciens, quand il fonda, en 1749, un premier club dans Ivu lane (la ruelle du lierre). Les membres, au nombre de dix, se réunissaient le mardi soir à la Tête-du-Roi (King’s Head Beef-steak House). Samuel Johnson vivait alors dans un pauvre logement près de Temple-Bar, l’endroit de Londres le plus hanté par ce qu’on a appelé dans ces derniers temps les spectres littéraires. Les Anglais ont pour leurs grands hommes une sorte de superstition qui les honore ; ils aiment à suivre l’ombre du docteur dans les rues étroites et obscures où il s’avançait pendant la nuit, touchant les poteaux ou les bornes qui se rencontraient sur sa route et ramassant des pelures d’orange. Sa marche était, dit-on, celle d’une baleine ; il roulait et se mouvait en vertu d’un mécanisme qui semblait indépendant de ses pieds. On montre encore dans le voisinage quelques-unes des maisons qu’il habita, et dans Inner-Temple-Bar l’escalier et la chambre « où le géant avait son antre. » Fleet-street est remplie des souvenirs de sa

  1. ) Cet emblème était emprunté à la république de Venise, où près du palais du doge il y avait des têtes de lions en marbre dans lesquelles on jetait des morceaux de papier dénonçant tout ce qui se passait dans la ville. La tête de lion du Guardian, qu’on avait surnommée la plus forte tête du royaume, fut conservée longtemps comme une relique littéraire à la taverne de Shakspeare dans Covent-Garden ; elle est maintenant entre les mains de la famille Bedford.