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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/771

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des maris, c’est M. de Vardes qui a présenté lui-même à sa femme M. de Trevelyan. Il est bien imprudent ! direz-vous. Oui, imprudent comme tous les indifférens, comme tous ceux qui n’aiment plus. Ceux qui aiment connaissent seuls la défiance : la jalousie les prévient, la pensée égoïste du bonheur qu’ils peuvent perdre les tient en éveil ; mais la vanité et le respect humain ne rendent pas les mêmes services que l’amour. L’idée d’une certaine mésaventure ne vient pas à l’esprit de M. de Vardes. Aussi voyons-nous M. de Trevelyan assis aux pieds de sa femme et lui débitant avec sécurité ses déclarations amoureuses. Mme de Vardes résiste mollement, faiblement, mais elle résiste : elle sait trop à quelle extrémité cette aventure peut l’emporter. Son cousin Achille de Kérouare, le seul qui eût deviné son mal, parce qu’il était le seul observateur désintéressé parmi les gens qui l’entouraient, lui a dit : Prenez garde, vous ne vous arrêterez pas en route ; vous irez jusqu’à Lima. N’écoutez pas le sentiment mesquin de la vengeance, et consentez, s’il le faut, à être trompée par votre mari pour cette jeune femme hypocrite qui rougit si vertueusement, et qui sait si bien déposer sur votre cheminée les bouquets, signal des rendez-vous adultères. Donc voilà qui est dit : Mme de Vardes résistera, elle quittera Paris et se retirera dans ses terres avec son mari, qui ne demandera pas mieux, ne désirant rien tant depuis bien des années que de mener la vie de chasseur et de centaure. Aussi, pour faire ses adieux au monde, elle donne dans son hôtel un grand bal, où elle signifie à M. de Trevelyan sa résolution irrévocable ; mais, hélas ! la vertu est rarement récompensée. Au moment même où elle éloignait M. de Trevelyan, elle acquérait la preuve de l’infidélité de son mari. La révolte s’empare de son âme. Pourquoi n’a-t-elle pas osé ? Si M. de Trevelyan revenait, à l’instant même elle oserait tout. Et il revient ; c’est au tour du mari, tout à l’heure confus et humilié, de prendre sa revanche. Il a entendu la conversation de Trevelyan, ses protestations de dévouement, ses projets de fuite ; il a compris ce que le silence de sa femme contenait d’éloquence. La fin de cet acte est vraiment dramatique. Le caractère de M. de Vardes, dissimulé et sacrifié jusqu’alors, se révèle et se relève tout à coup. Nous ne connaissions qu’un personnage banal, passablement comique dans son indifférence, légèrement odieux ; mais sous le coup de cette émotion profonde et à ce moment décisif, le gentilhomme et l’homme se redressent, et secouent en un instant toutes ces défroques mondaines, tous ces costumes du club et du sport sous lesquels ils étaient enfouis. Après avoir forcé sa femme à rentrer dans le bal, M. de Vardes fait taire en lui les émotions de l’homme outragé pour engager avec M. de Trevelyan une querelle futile et justifier ainsi aux yeux du monde le duel qui aura lieu le lendemain. M. de Vardes, qui avait été le personnage sacrifié de la pièce, en devient le véritable héros ; M. de Trevelyan, qui devait en être le héros, n’en est plus que la grande utilité. Toute la poésie du monde ne suffirait pas à le rendre intéressant dans un pareil moment. C’est ainsi qu’un art ingénieux sait venger la morale sans faire de sermons, et tout simplement en rendant avec force la vérité des situations.

La scène qui se passe dans la chambre à coucher de Camille de Vardes deux heures avant le duel est aussi fort belle, et même est à mon avis la plus originale de l’ouvrage. M. de Vardes est entré pour avoir avec sa