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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/759

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ils dissiperont promptement, nous n’en doutons pas, l’illusion créée par les anciennes luttes locales, et ils se montreront Français par leur dévouement à leur nouvelle patrie, comme ils l’ont été jusqu’ici par la générosité des idées et le libéralisme des sentimens.

En présence de l’attitude prise par l’Angleterre, la France doit se replier sur elle-même, car il est plus que jamais en son pouvoir de démentir les alarmantes prédictions des hommes d’état anglais et de les ramener à la confiance par sa modération. Au fond, les dangers auxquels la France peut être exposée, elle les tient pour ainsi dire dans sa main, et il dépend d’elle de les déchaîner ou de les anéantir. Nous l’oserons dire, les préoccupations de la politique extérieure sont malsaines, et ce n’est point de ce côté que les gouvernemens des sociétés laborieuses de notre siècle doivent appliquer leur activité. Ce sont les desseins de politique extérieure, les romans d’une diplomatie inquiète, qui enfantent les guerres, et mettent les peuples sous le joug des fatalités auxquelles la guerre livre le monde. Pour notre part, nous formerions volontiers un vœu qui, nous en sommes sûrs, aurait la chaude approbation de notre ami M. Bright : c’est qu’il fût permis à nos ministres des affaires étrangères d’être des ministres fainéans. Malheureusement, et nous n’avons pas attendu l’heure présente pour en faire la remarque, nos institutions actuelles ne sont pas précisément arrivées à ce point de perfection qu’une constitution politique doit atteindre pour présenter de puissantes garanties contre la passion des aventures extérieures et les entraînemens belliqueux. La liberté de discussion et le contrôle exercé par le pays représenté sur la politique étrangère du gouvernement, voilà les deux freins dont une société avancée dans les arts de la paix a besoin pour assurer sa sécurité extérieure. Ce n’est point dans une pensée de défiance étroite et chicanière contre les gouvernemens que nous puisons cette opinion : non, c’est dans les lois de la nature humaine. Il faut que l’esprit et l’imagination d’un peuple soient occupés : si vous ne l’occupez pas, par la liberté des discussions, de ses affaires intérieures, un grand aliment fera défaut et à l’activité du gouvernement et à celle du peuple. Le gouvernement aura trop de loisirs et de liberté d’action, et se laissera séduire aux combinaisons attrayantes de la politique étrangère ; le peuple, lassé de son inaction politique, ennuyé de son propre silence, perdant de vue les liens complexes qui unissent ses intérêts divers, rêvera des entreprises extérieures, et ira jusqu’à demander lui-même des émotions à la guerre. Si la liberté n’établit pas l’équilibre entre l’activité intérieure et l’activité extérieure, la vie publique se portera tout entière d’un côté par un développement désordonné. Les trembleurs croiront avoir échappé aux utopistes du socialisme, aux agitateurs de la démagogie ; ils auront affaire aux chimériques faisant et défaisant la carte du monde : heureux si, achetant à ce jeu une paix intérieure sans dignité, ils n’y compromettent pas un jour l’honneur et l’intégrité du sol national !