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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/744

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de ces attaques dont M. Feydeau se plaint si amèrement. Pour notre part, si nous avons élevé la voix, c’est que, dans cet engouement rapide et contagieux, qui avait atteint même des gens de l’esprit le plus fin et du goût le plus exercé, nous avions cru voir une diminution, un abaissement de la faculté d’admirer. Ce succès nous parut gros de catastrophes prochaines et de périls imminens non-seulement pour ce qui reste parmi nous de traditions littéraires et d’art classique, mais pour la révolution romantique elle-même, dont ces excentricités passablement banales nous semblaient fausser et compromettre les doctrines. Les libertés et les audaces légitimes de l’art ne nous semblaient pas moins atteintes par ce succès que le bon goût et la recherche de l’idéalité dans les sentimens humains, et, pour tout dire en deux mots, Manon Lescaut ne nous semblait pas moins menacée que la Princesse de Clèves.

M. Feydeau se plaint qu’on l’ait attaqué au nom de la morale, et il invoque pour se défendre l’autorité de Rubens. Je transcris les récriminations qu’il a placées dans la bouche du jeune peintre Marcel à la fin de son nouveau roman, Catherine d’Overmeire : « Cette pauvre petite scène d’intérieur [Fanny), qui, comme liberté d’expression, est de l’eau claire auprès de cent tableaux de maîtres que je pourrais vous citer, et particulièrement de la Kermesse de Rubens exposée au Louvre, m’a valu une pluie d’injures de la part des critiques pudibonds. » Un peu plus loin, l’auteur nous montre Catherine rougissant en regardant une copie de la Kermesse. Je comprends et j’approuve cette rougeur, mais je n’en conclus pas pour cela que le tableau de Rubens est une œuvre immorale. Toute jeune femme placée en face du tableau de la Kermesse partagera la confusion de Catherine d’Overmeire et détournera la tête avec précipitation. Cette rougeur a une cause physiologique en quelque sorte. Catherine est embarrassée, non parce que le sujet de la Kermesse est immoral, mais parce qu’il est essentiellement antipathique aux instincts féminins. Ils sont nombreux dans la vie et dans l’art, les spectacles qui, comme la Kermesse, sont en même temps un scandale pour les yeux féminins et une joie pour les yeux virils. La fougue non pas mâle, mais masculine, l’énergie basse, la platitude enragée de cette œuvre, sont tout ce qu’il y a de mieux fait pour révolter les instincts féminins. Placez un homme au contraire devant cette même scène, et il ne se sentira ni choqué ni scandalisé. Il rira même naïvement et de tout cœur, de ce bon rire si propice à la santé qu’arrache le spectacle des incongruités inoffensives et des platitudes amusantes. Il ne verra rien d’immoral dans ces lourdes ivresses de paysans et dans ces cascades de chairs flamandes. S’il est tant soit peu érudit, il excusera le peintre tout en pensant aux traditions laissées par le duc Philippe le Bon. Et puis que vous dirai-je ? La