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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/738

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Ce n’est donc que par la contagion de l’exemple que nous pouvons comprendre une pareille équipée. Les nouveaux romanciers n’avaient, jusqu’à présent, songé qu’à exploiter certaines réalités qu’il vaut mieux couvrir d’un voile, certaines situations scabreuses, certains cas exceptionnels et faux par cela même qu’ils sont exceptionnels ; mais enfin leurs inventions reposaient sur une certaine vérité, quelque odieuses qu’elles fussent, et rentraient à leur manière dans la nature humaine par une porte basse et un escalier dérobé. L’auteur de Mademoiselle Mariani, désespérant sans doute de trouver dans la réalité une situation qui lui permît de dépasser ses devanciers, a eu recours au paradoxe, lequel est plus inépuisable encore que la nature en combinaisons absurdes et révoltantes. Il a fondé son roman sur une hypothèse inventée de parti-pris, froidement, à loisir. L’auteur d’Antony a raconté quelque part comment l’idée de ce drame violent et faux, qui alluma à une autre époque tant de fièvres cérébrales, lui était venu un soir qu’il se promenait tranquillement sur le boulevard, en laissant s’opérer le travail de la digestion. « Un homme, s’était-il dit tout à coup, qui tuerait une femme pour lui sauver l’honneur ne manquerait pas de faire un très émouvant héros de drame. » C’est à peu près ainsi que l’idée de Mademoiselle Mariani a dû se présenter à la pensée de M. Houssaye. Une femme, s’est-il dit sans doute, qui, pour se venger d’un amant trop dédaigneux, se déshonorerait et se tuerait ensuite, ferait une héroïne de roman tout à fait dans le goût du jour. Et aussitôt il s’est mis à l’œuvre et a exécuté le roman aussi froidement qu’il l’avait conçu. Malheureusement la froideur de la conception première s’est étendue à l’œuvre entière, et M. Houssaye a prodigué en vain pour l’échauffer les épithètes rutilantes et les adjectifs rougis à blanc. Ce roman est une production hybride qui porte la couleur de toutes les écoles littéraires qui se sont succédé depuis trente ans. Il n’a aucun caractère qui lui soit propre, et cependant il est curieux à étudier pour celui qui tient à se rendre compte des dissonances singulières que peuvent rendre certains instrumens lorsqu’ils se détraquent pour avoir voulu jouer une musique qui n’est pas faite pour eux.

Quand cette maladie rencontre une nature disposée au paradoxe, qui peut dire par quelles monstruosités elle se révélera ? Je parlais tout à l’heure de cas exceptionnels, d’inventions scabreuses, qui rentraient dans la nature humaine par une porte basse et un escalier dérobé. Mon devoir de critique m’oblige à signaler une de ces inventions dont on n’aurait jamais pensé que le roman contemporain osât s’emparer. Cette invention se rencontre dans un roman assez médiocre d’exécution d’un sémillant improvisateur qui nous avait habitués à des œuvres légères plus amusantes. Le roman porte un