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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/728

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prennent sous ce rapport la supériorité qui leur appartient sans conteste sous tous les autres. Par suite, une charge de cuirassiers qui pourrait déboucher assez près de l’infanterie pour ne pas rester longtemps exposée à son feu aurait moins à redouter les fusils perfectionnés que les anciens ; mais on conçoit qu’une telle circonstance ne se présente que rarement, et dans toute autre l’avantage des carabines n’est pas douteux. Où un fusil rayé est surtout précieux, c’est dans une guerre de partisans, lorsque le soldat, livré à lui-même, peut méditer ses coups et ajuster à loisir ; c’est alors que la précision et la portée de l’arme sont de merveilleux auxiliaires de l’audace et du sang-froid.

S’il fallait rassurer plus complètement ceux qui redoutent la destruction trop rapide des armées par suite de l’adoption des armes perfectionnées, on pourrait leur rappeler que les batailles sont de nos jours infiniment moins sanglantes qu’aux temps où les armes blanches étaient d’un emploi presque exclusif. La raison en est simple : lorsqu’on s’aborde corps à corps, il faut au premier choc que la moitié des combattans cède ou disparaisse ; il en aurait toujours été ainsi autrefois, si l’usage partiel des armes de jet et la formation des troupes sur une grande profondeur n’avaient laissé à une partie des troupes seulement la possibilité de se joindre. Un écrivain militaire des temps modernes à qui des talens de premier ordre donnent le droit de parler avec autorité, le maréchal de Saxe, dans des écrits où la finesse des jugemens égale l’originalité, professe le plus grand mépris pour ce qu’il appelle dédaigneusement la tirerie. Il cite des exemples du feu à bout portant d’une troupe nombreuse n’ayant abouti qu’à tuer trois hommes, et il donne comme un résultat de son expérience personnelle que, pour tuer, un soldat, il faut dépenser au moins son poids de plomb. Ce mot semble n’être qu’une spirituelle boutade, et pourtant le maréchal n’exagérait rien ; il ne tenait même pas compte des cartouches perdues ou gaspillées dans les marches, sans quoi il aurait donné un chiffre bien plus fort. Les armes de précision ont-elles apporté quelque changement à une pareille consommation ? Il n’est pas possible de le dire avec certitude ; mais un calcul qui ne se présente que comme une approximation, approximation éloignée si l’on veut, tendrait à faire supposer que non.

Deux armées nombreuses ont combattu avec acharnement à Solferino pendant une journée entière. Les Autrichiens comptaient près de deux cent mille hommes dans leurs rangs, et parmi eux au moins cent quarante mille fantassins, tous pourvus de carabines neuves dans un excellent état. Sans aucun doute, pendant un temps aussi long, ils auront épuisé leurs gibernes, et beaucoup de munitions auront été renouvelées ; en se bornant néanmoins à une consommation