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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/720

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que la balle tourne de gauche à droite, autour d’un axe vertical : la moitié gauche de la face antérieure choquera l’air plus précipitamment que la moitié droite, sera par suite plus retardée, et la balle appuiera à gauche. Dans le cas ordinaire, non-seulement le sens et la vitesse de rotation de la balle sur elle-même ne sont pas connus, mais encore ils peuvent changer durant le trajet [1], et par suite il est tout à fait impossible de prévoir quelle sera la déviation produite.

La première idée qui s’est présentée à l’esprit, pour faire disparaître ces défectuosités du tir, était d’en anéantir la cause et d’obliger la balle à sortir du fusil sans rotation, en la forçant dans des carabines pourvues de rayures droites, parallèles à l’axe du canon. Il en peut bien résulter un frottement dans le parcours de l’arme ; mais comme on supprime le vent, il était permis d’espérer une augmentation de portée et surtout de justesse. Cet espoir a été déçu, il n’a pas été possible d’éviter des inégalités, en apparence insignifiantes, dont il résultait toujours une rotation, et les carabines ainsi construites ont donné des résultats qui n’ont pas été supérieurs en moyenne à ceux du fusil ordinaire.

S’il faut se résoudre à vivre avec son ennemi, doit-on subir avec résignation sa présence ? Non, car il reste encore la ressource de le maîtriser et même d’en faire un serviteur. Ne pouvant empêcher la balle de tourner sur elle-même, on a tenté de fixer d’avance le sens de sa rotation et de le choisir tel qu’il n’en résultât aucune déviation latérale. La solution de ce difficile problème a été obtenue de la manière la plus complète. Une loi de la mécanique, qui a reçu le nom de loi de la conservation des axes permanens de rotation, sert à expliquer dans tous ses détails le tir des carabines, ainsi qu’une foule d’autres faits qui se passent journellement sous nos yeux [2].

La pratique cependant, comme il arrive si souvent, a sur ce point devancé la théorie, et bien avant que les géomètres eussent découvert les lois du mouvement des corps, des armuriers avaient forgé des carabines à l’intérieur desquelles étaient tracées des rayures en hélice. Ils y enfonçaient la balle à coups de maillet, la mollesse du plomb lui permettait de s’allonger en un lingot parfaitement moulé dans les rayures. Le projectile prenait, en suivant les raies de l’hélice,

  1. Les lois du mouvement des corps font voir que l’axe de rotation est en général constamment variable pour les corps de forme irrégulière.
  2. D’après cette loi, qui a été découverte par la théorie pure, indépendamment de toute expérience, la rotation imprimée à un corps autour d’un axe de symétrie conserve une direction constante, ainsi que l’axe lui-même, quelque déplacement que le corps éprouve d’ailleurs, et une tendance invincible les y ramène, si une cause étrangère vient à les en écarter. On en trouve un exemple dans le mouvement des palets, dont la forme est à peu près régulière ; la rotation imprimée par le joueur autour de l’axe les oblige à rester toujours sur le plat, s’il les a lancés ainsi.