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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/671

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NOUVELLE THÉORIE D’HISTOIRE NATURELLE.

les plus rapprochés de l’époque moderne, et qui portent dans la science le nom de terrains tertiaires, ne contenaient point de singes fossiles ; mais on en a retrouvé de nos jours des espèces fossiles dans l’Amérique du Sud, dans l’Inde et en Europe même, enfouies dans les couches les plus anciennes de la période tertiaire.

Si, comme M. Darwin le montre, parmi les formes issues d’un modèle initial commun, celles qui ont le moins de ressemblance ont le plus de chance de se perpétuer, on peut être tenté d’expliquer par ce fait comment il reste une distance si grande entre les singes et notre propre espèce. Parmi les races humaines, il en est qu’on est convenu de nommer inférieures ; mais aucune ne peut être considérée comme un intermédiaire direct entre le singe et l’homme : du nègre au blanc, la distance, pour si grande qu’on la suppose, peut être comblée en peu de générations, tandis que, du singe au nègre, la distance est un véritable abîme, aussi bien que du singe au blanc. Il n’y a qu’une différence de degré et non d’essence entre l’intelligence du noir le plus sauvage et celle d’un Humboldt ou d’un Newton ; la supériorité acquise de certaines races ne peut en aucune façon justifier la tyrannie qu’elles prétendent exercer sur d’autres races. Partout où l’esclavage pèse sur une nature morale, perfectible, sur un libre arbitre capable d’être guidé par la conscience et la religion, il est un crime et une monstruosité ; c’est là une vérité à laquelle toute âme honnête doit se rallier, et qui est plus solide que toutes les doctrines de l’ethnographie et de l’histoire naturelle élevées aujourd’hui, demain renversées.

La théorie de M. Darwin soulève encore assez d’objections pour qu’il ne soit pas nécessaire de la combattre avec d’autres armes que des argumens purement scientifiques. Le défaut principal de son ouvrage, et l’auteur en a du reste conscience, c’est d’être trop dénué de pièces justificatives : il y est constamment question d’observations dont on fera connaître le détail plus tard ; mais le lecteur, en attendant cette faveur, ne peut accorder sans réserve cette confiance que méritent seulement les travaux dont les résultats, les détails, la méthode, ont passé victorieusement par l’épreuve de la discussion. Le caractère honorable de M. Darwin garantit parfaitement sa bonne foi, mais ne peut être un gage d’infaillibilité. Il faut donc attendre la publication du grand ouvrage que promet M. Darwin pour porter un jugement définitif sur son œuvre actuelle ; dès aujourd’hui cependant, on peut dire que depuis longtemps aucun écrivain n’avait agité avec autant d’éclat et de verve les questions les plus obscures et les plus difficiles de l’histoire naturelle. Chaque page, je dirai presque chaque ligne, éveille la curiosité de l’esprit ; peut-on faire un plus bel éloge d’une œuvre d’art ou de science, quand on a dit qu’elle fait penser ? M. Darwin a lui-même résumé, à la fin de son