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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/668

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REVUE DES DEUX MONDES.

entre l’homme et les animaux. Cette question n’est point abordée dans l’ouvrage de M. Darwin : on comprend aisément les motifs de ce silence ; mais logiquement la théorie du naturaliste anglais nous semble aboutir à une telle conclusion. Il est bon de citer les paroles mêmes de l’auteur à ce propos. « On pourra demander jusqu’où je pousse la doctrine de la modification des espèces. Il est difficile de répondre à cette question, parce que plus les formes que nous pouvons être amenés à considérer sont distinctes, plus mes argumens perdent de leur force ; mais il y en a pourtant qui sont extrêmement compréhensifs. Tous les membres de classes entières peuvent être reliés par une chaîne d’affinités naturelles, et toutes les classes peuvent être divisées, d’après le même principe, en groupes subordonnés à d’autres groupes. Il se rencontre quelquefois des fossiles qui peuvent combler les grands intervalles qui séparent certains ordres actuels. Quand nous voyons des organes à l’état rudimentaire, nous devons croire qu’un ancêtre éloigné a possédé ces organes à un état de développement complet, et par là dans certains cas nous sommes forcés d’admettre qu’il s’est opéré d’immenses modifications parmi les descendans successifs du même type. Dans des classes entières, les structures sont toutes agencées sur le même modèle, et à l’âge embryonique les espèces ont entre elles de grandes ressemblances. C’est pourquoi je ne puis douter que la théorie de la descendance, accompagnée de modifications, n’embrasse tous les membres d’une même classe. Je crois que tous les animaux descendent au plus de quatre ou cinq ancêtres, toutes les plantes d’un nombre d’ancêtres égal ou encore moindre. — L’analogie pourrait me faire faire un pas de plus, et m’amener à croire que tous les animaux et toutes les plantes descendent d’un prototype unique ; mais l’analogie peut être un guide trompeur. Néanmoins il est certain que tous les êtres vivans ont beaucoup de caractères en commun, la composition chimique, la structure cellulaire, les lois de la croissance et de la reproduction. L’analogie nous conduit donc à inférer que tous les êtres organisés qui ont vécu sur cette terre descendent probablement d’une forme unique primordiale où pour la première fois est entré le souffle de la vie. »

M. Darwin admet donc qu’il y a eu tout au plus trois ou quatre formes organiques primitives, et il est même disposé à croire qu’il n’y en a eu qu’une : toutes les autres en sont sorties. L’homme, le dernier venu, pour lequel aucune exception n’est faite, doit donc se rattacher par une filiation naturelle aux êtres antérieurs qui ont avec lui le plus de caractères organiques en commun. Ces êtres, chacun le sait, sont les singes. Cette conclusion si blessante pour notre orgueil est, je dois le dire, l’objection principale qu’on élève contre la théorie du naturaliste anglais. Il y a beaucoup de personnes à qui il