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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/666

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REVUE DES DEUX MONDES.

pu marcher de pair avec celui du monde physique. Cette force hypothétique serait en harmonie avec l’économie entière de la nature. Un créateur présidant au développement de la nature organisée par l’intermédiaire d’une force placée en elle-même, comme il dirige celui du monde physique par les seuls effets combinés de l’attraction et de l’affinité, répondrait en même temps à une idée beaucoup plus sublime que celle qui consisterait à admettre qu’il a pris continuellement, pour introduire de nouvelles plantes et de nouveaux animaux sur la terre et dans les eaux, les soins auxquels s’astreint un horticulteur pour cultiver son jardin. »

La force dont parle M. Bronn comme d’un agent encore mystérieux et inconnu, M. Darwin prétend l’avoir trouvée, et c’est précisément ce qu’il nomme la sélection naturelle. Il y a, je dois le dire, un point sur lequel ces deux naturalistes professent des opinions opposées. Le savant allemand n’admet pas que les espèces nouvelles soient simplement une branche détachée des anciennes, il prétend que d’une espèce à l’autre il y a toujours saut brusque, et que nous ne trouvons jamais de termes intermédiaires. Cette objection assurément a quelque force. Il faut pourtant se rappeler que les spécifications des naturalistes sont souvent contradictoires, et que, surtout pour les classes inférieures du règne animal, on n’observe souvent que des différences insignifiantes et trompeuses entre les termes les plus rapprochés d’une même série ; mais l’absence de termes intermédiaires, servant à rattacher par une gradation évidente deux espèces réputées différentes, peut s’expliquer assez naturellement. Il y a en effet, dans le principe de l’hérédité, une force, une persistance remarquable. Les formes et les caractères transitoires répugnent à la nature. La sélection crée des races avec une rapidité extraordinaire en un petit nombre de générations ; mais dès qu’une race a reçu les derniers traits qui doivent la caractériser, elle les conserve indéfiniment et sans altération. Toutes les formes que la force vitale essaie pour passer d’un point à un autre sont comme les ébauches que l’artiste brise quand son œuvre est achevée. Est-il étonnant dès lors que dans les couches terrestres nous ne trouvions que les représentans des espèces investies de caractères permanens, qui, durant des siècles, ont couvert le fond des mers de leurs débris, et que nous n’ayons que bien rarement l’occasion d’y signaler quelqu’une de ces formes douteuses qui pourraient nous éclairer sur la transformation des êtres ? Si l’on vient dire que depuis le commencement des périodes historiques on n’a jamais vu se former une espèce animale par la transformation d’une espèce précédente, on peut répondre que l’homme n’en a pas vu naître une seule par un acte de création spontané : l’argument historique n’est pas plus favorable à une théorie qu’à l’autre ; mais qu’est-ce qu’une période de