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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/664

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REVUE DES DEUX MONDES.

légendes que les siècles se sont transmises, et où, sous des ornemens divers, doit se cacher un fonds commun de vérité ?

M. Bronn, savant naturaliste de Heidelberg, a victorieusement réfuté, dans un ouvrage récent qui a été couronné par notre Académie des Sciences, la théorie de d’Orbigny et d’Agassiz ; il a montré que le monde animal et végétal n’a jamais changé du tout au tout, comme par un coup de baguette, que le phénomène de la disparition et de l’apparition des espèces n’est pas discontinu, mais qu’il ne s’interrompt jamais. La persistance de certains types qui n’ont subi presque aucune altération depuis les époques les plus lointaines jusqu’à nos jours, les ressemblances générales et les affinités qui établissent un lien évident entre les faunes successives qu’étudie la paléontologie, s’accordent très mal avec l’hypothèse de ceux qui voient dans l’histoire générale du monde une série de destructions radicales suivies de créations nouvelles : la filiation des formes organiques prouve au contraire que l’œuvre de la création n’a jamais été interrompue et que la nature est toujours en puissance. Les espèces apparaissent les unes après les autres, en succession plus ou moins rapide, et s’éteignent de même ; le livre de mort et le livre de vie sont toujours ouverts, et la nature peut y écrire à son gré. La création, telle qu’Agassiz nous la représente, serait une série de tableaux détachés, séparés par de longs entr’actes ; nous croyons au contraire que c’est un drame dont les acteurs ne peuvent se reposer, un effort continu, une lutte éternelle des forces vitales contre l’inertie de la matière. Dans la doctrine exclusive des créations répétées, la nature nous apparaît comme avec des masques dont elle change de temps en temps, et qui n’ont aucune ressemblance ; dans les idées nouvelles, c’est toujours le même visage, d’une admirable sérénité : on n’y voit d’autres changemens que les lentes altérations produites par l’âge, qu’une beauté chaque jour plus radieuse, qu’une expression de mieux en mieux marquée.

Si le règne animal et le règne végétal n’ont subi qu’une longue série de métamorphoses, la terre nous offre-t-elle quelque moyen de les connaître ? Retrouvons-nous tous les anneaux de cette longue chaîne qui relie le présent au passé ? Malheureusement non ; nous n’en avons découvert que quelques parties éparses. Nous ne pouvons fouiller partout, ni à toutes les profondeurs, le sein de la terre, où gisent les débris, mutilés presque toujours, des siècles écoulés. Nous faisons le même travail qu’un archéologue qui veut déchiffrer une inscription où presque toutes les lettres ont disparu. Les âges les plus lointains ne nous lèguent même aucun témoignage ; la chaleur intérieure de la planète a refondu depuis longtemps les couches sédimentaires où s’étaient déposés les débris des premières plantes et des premiers animaux. Les restes organiques les plus anciens que