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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/659

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NOUVELLE THÉORIE D’HISTOIRE NATURELLE.

qu’elle aura atteint un très notable développement et qu’elle possédera des caractères suffisamment originaux. Le principe de l’hérédité naturelle, en même temps qu’il conserve les espèces, tend à les morceler ; il les subdivise en groupes destinés à devenir des espèces à leur tour. On comprend pourtant que ce résultat ne pourrait être atteint, s’il ne s’opérait fatalement dans l’ordre de la nature quelque chose d’analogue à la sélection, qui a permis à l’homme de créer tant de races parmi les animaux soumis à son empire. Les particularités organiques prennent naissance avec l’individu ; si les individus doués de caractères distincts étaient confondus dans une continuelle promiscuité, les variétés ne pourraient pas mieux se particulariser qu’un tableau ne pourrait naître du mélange fortuit de toutes les couleurs. Il faut que les variétés, à mesure qu’elles se prononcent plus franchement, s’isolent davantage pour atteindre, après une longue série de générations, le rang hiérarchique des espèces.

Pour bien comprendre l’histoire de la nature, il faut y voir le jeu éternel d’une double action ; tandis que le principe conservateur de l’hérédité préside à la transmission régulière des caractères, la sélection naturelle, principe de mouvement et de progrès, les localise, les classe, met certaines formes au rebut, en admet de nouvelles. Cette conception neuve est due à M. Darwin ; l’on en sent du premier coup la grandeur et l’originalité. Mais comment, dira-t-on, agit cette prétendue sélection ? quels moyens emploie-t-elle ? quelle puissance, remplaçant dans le monde animé la main de l’homme, a si souvent renouvelé la face de la terre ? C’est la souveraine puissance de la mort. Corrigeant pour ainsi dire la vie, elle arrête les écarts, les monstruosités ; elle jette les faibles en sacrifice aux forts, elle fait grâce à certaines races, elle condamne les autres. Chaque jour, chaque heure, chaque instant, replongent des milliers d’êtres dans cet abîme inerte de la matière inorganique, d’où la vie les avait pour un instant tirés. Quand il a été dit : « Croissez et multipliez, » il a été sous-entendu : « Multipliez, mais détruisez-vous les uns les autres. » Que deviendrait la terre, si la progression géométrique dont Malthus a fait tant de bruit pour l’espèce humaine s’appliquait à toutes les plantes et à tous les animaux ? Il ne resterait pas assez de place dans l’air, dans les mers, sur les continens, pour les innombrables descendans de la population primitive, et toutes les plaies d’Égypte affligeraient chaque pays. Rien de semblable n’est heureusement à craindre ; il ne suffit pas de naître, il faut encore pouvoir vivre. L’homme, ce fier souverain de la nature, est lui-même obligé de lutter perpétuellement pour obtenir sa subsistance ; il l’arrache péniblement à la terre, il la dispute aux animaux, il la tire de ceux