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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/628

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fois il était tellement absorbé et captivé par son travail, qu’il y restait depuis le matin jusqu’au soir sans songer à boire ni à manger. Le prieur des dominicains tourmentait beaucoup Léonard pour qu’il achevât promptement son œuvre. Il ne pouvait comprendre, dit Vasari, qu’il restât quelquefois une demi-journée absorbé dans une sorte de contemplation. Léonard n’en faisait ni plus ni moins malgré les importunités du moine, qui jeta les hauts cris et alla se plaindre au duc. Léonard fut mandé chez Louis, qui lui parla de sa lenteur, mais en lui faisant entendre que les sollicitations du prieur avaient pu seules lui arracher ces reproches. « Léonard n’eût jamais consenti à entrer en discussion à cet égard avec le pauvre père, mais l’aménité et le tact du prince l’engagèrent à exposer toutes les difficultés qu’un artiste rencontre souvent au milieu de son œuvre, à prouver que souvent les grands génies ne travaillent jamais plus que dans les momens où ils paraissent ne rien faire… De plus, il confia au duc qu’il lui manquait deux têtes pour son tableau, celle du Christ et celle de Judas. Il n’espérait guère trouver sur la terre le type divin du Sauveur, dont son imagination, était impuissante à concevoir l’idéale et céleste beauté : il lui semblait aussi difficile de rencontrer sur une face d’homme assez de bassesse et de cruauté pour exprimer d’une manière frappante l’ingratitude et la trahison du monstre ; mais quant à cette dernière, ajoutait-il, il avait à peu près son affaire dans la tête du moine si tracassier et si importun. »

Léonard n’employa malheureusement pas les procédés de la fresque pour exécuter cet ouvrage. Curieux de toute innovation, il avait adopté l’un des premiers la peinture à l’huile, dont il connaissait peut-être imparfaitement l’emploi. Peut-être aussi se servit-il de couleurs et de drogues de son invention. Toujours est-il que lorsque l’Armenini vit la Cène cinquante ans après qu’elle eut été achevée, elle était déjà fort endommagée. Vasari, qui visita Milan en 1566, la trouva dans un état déplorable. En 1726, elle fut restaurée par un certain Bellotti, qui ne laissa intact que le ciel. Les moines pratiquèrent au milieu de la composition une porte qui fit disparaître les jambes du Christ et de plusieurs apôtres. Cette porte était destinée à établir une communication entre le réfectoire et la cuisine. On avait cloué tout près de la tête du Christ les armes impériales. Les soldats autrichiens et français rivalisèrent de vandalisme pour détruire ce chef-d’œuvre, et à la fin du siècle dernier, malgré l’ordre formel de Bonaparte, le réfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces fut converti en magasin à fourrages et en écurie, jusqu’au moment où le prince Eugène le fit restaurer et mettre dans l’état où il est aujourd’hui. On voit que ce n’est pas seulement à l’humidité des murs et aux procédés défectueux dont s’est servi Léonard qu’il faut attribuer