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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/617

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et une ménagerie d’animaux de toute espèce qui faisaient ses délices et qu’il soignait avec une patience et un amour infinis. Souvent, en passant par les lieux où l’on vendait des oiseaux, il en payait le prix demandé, les tirait lui-même de la cage et leur rendait la liberté. »

Malgré l’agrément de sa personne et un mérite dont il avait déjà donné tant de preuves, il ne paraît pas que Laurent le Magnifique ait songé à s’attacher Léonard. Son plan pour la canalisation de l’Arno avait été repoussé, et il est bien possible que la vie de plaisir qu’il menait et aussi la multiplicité de ses études, la mobilité de son caractère, son indifférence pour les questions politiques et religieuses qui passionnaient alors les esprits aient empêché ses compatriotes d’apprécier complètement son génie. Toujours est-il qu’il résolut de chercher fortune hors de sa patrie, et qu’encouragé peut-être par quelques avances de Louis le More, qui projetait d’élever un monument à la mémoire de son père, il partit pour Milan.


II

Ce n’est pas en 1494, ainsi que le pense Vasari, que Léonard quitta Florence pour se rendre dans la Haute-Italie. Des indications très précises consignées dans ses manuscrits établissent qu’il était à Milan en 1483 et peut-être même dès 1480 [1]. C’est à cette époque ou un peu plus tôt qu’il écrivit à Louis le More la curieuse lettre qui nous a été conservée par Amoretti. Cette lettre n’est pas un modèle de modestie, et sur ce point Léonard paraît avoir partagé l’opinion des anciens, qui tenaient cette vertu pour un vice ; mais cette sèche nomenclature donne une effrayante idée des études et des recherches que ce jeune homme de vingt-huit ou trente ans avait trouvé moyen de poursuivre en dehors de ses travaux d’art et malgré les distractions de la vie mondaine.

« Mon très illustre seigneur, ayant vu et considéré avec attention jusqu’à ce jour les résultats des travaux de ceux réputés maîtres et ingénieurs de machines de guerre, et ayant reconnu que l’invention et le résultat de ces machines ne sont rien de plus que ce qu’on a mis en usage jusqu’à ce jour, je ferai mes efforts, sans chercher à nuire au mérite des autres, pour me faire entendre de votre excellence en lui donnant connaissance de mes secrets. Et en attendant qu’il se présente une occasion de les mettre en pratique, selon votre plaisir, je vous en donnerai la note ci-jointe.

« 1° J’ai un moyen de faire des pontons très légers, faciles à transporter, avec lesquels on peut poursuivre ou éviter l’ennemi. Je puis en construire

  1. Amoretti, Memorie storiche sulla vita, gli studi e le opère di Lionardo da Vinci ; Milano 1804, p. 20 à 24.