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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/612

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la préoccupation scientifique, l’étude minutieuse des objets naturels, et la transformation de ces objets en une œuvre ordonnée par l’imagination de l’artiste. Un paysan voisin de ser Piero, que celui-ci employait souvent à la chasse et à la pêche, ayant coupé un gros tronc de figuier, en fit une sorte de bouclier et le pria de le lui faire peindre à Florence. Ser Piero le porta à son fils, qui commença par le redresser au feu, puis, l’ayant enduit d’une couche de blanc et préparé à sa guise, résolut d’y représenter quelque chose d’effrayant, un épouvantail comparable à la Méduse des anciens. Il rassembla dans une chambre où lui seul entrait tous les animaux les plus horribles qu’il put trouver, sauterelles, chauves-souris, serpens, lézards, et, bravant l’infection que répandaient ces animaux, ne quitta son travail que lorsqu’il eut achevé un monstre hideux, qui sortait d’une caverne obscure, puis il fit venir son père. Il avait placé son ouvrage dans son meilleur jour sur le chevalet. Ser Piero, « oubliant ce qu’il venait chercher et ne pouvant se persuader que ce qu’il voyait fût une peinture, s’élança pour fuir précipitamment. Léonard le retint et lui dit : Mon père, cet ouvrage produit l’effet que j’en attendais. Prenez-le donc et emportez-le ! » Ser Piero loua chaudement le travail de Léonard, emporta la rondache, se hâta d’en acheter une autre chez un mercier, sur laquelle était peint un cœur percé d’une flèche, et qu’il donna au paysan ; puis, en homme entendu qu’il était, il vendit l’ouvrage de son fils, pour 100 ducats, à des marchands florentins qui le portèrent à Milan, où le duc le leur paya 300. Les progrès de Léonard paraissent avoir été très rapides, car nous savons qu’il aidait son maître dans ses travaux les plus importans, et que sa précoce supériorité excita même la jalousie de l’ombrageux orfèvre. André, ayant chargé Léonard de peindre un ange dans le Baptême du Christ qu’il faisait pour les frères de Vallombrosa, et qui se trouve aujourd’hui à l’académie des beaux-arts à Florence, aurait été tellement désespéré de se voir surpassé par son élève, qu’il aurait renoncé dès lors et pour toujours à la peinture. Quelle que soit l’exactitude de cette anecdote, qui pourrait bien ne pas avoir plus de réalité que celle qui fait mourir Francia de désespoir en voyant la sainte Cécile de Raphaël, on peut supposer que, vers 1472, Léonard, âgé de vingt ans, avait quitté l’atelier de Verrocchio, et qu’il pratiquait pour son propre compte, livré à ses seules forces, les arts qu’il devait tant illustrer.

Vasari, dans les quelques pages sèches, inexactes et assez malveillantes qu’il a consacrées à Léonard, ne nous a laissé que des détails très insuffisans sur les dix ou douze années que le peintre de la Joconde a passées à Florence. Lomazzo [1] n’est guère plus explicite.

  1. Trattato dell’ Arte della Pittura, Roma 1844.