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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/608

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Chaque époque paraît donc avoir une mission précise qui se résume dans quelques noms ; mais les grands hommes, les héros des siècles de création et de renouvellement ont de plus ce caractère, que leur activité ne se limite point à un seul objet, qu’ils embrassent dans une vaste étreinte l’universalité des choses qui préoccupent leur temps. La nature, dont les ressources ne sont pas infinies, spécialise pour ainsi dire certains peuples et certaines époques, leur donne à remplir une tâche déterminée, puis elle réunit ses efforts sur un petit nombre d’hommes de choix, et les comble de tels dons que leurs forces débordent au-delà de l’objet dont ils se sont plus particulièrement occupés. Ce double caractère de la spécialité du temps et de l’universalité de ses représentans les plus célèbres ne fut jamais ni si constant ni si marqué qu’à l’époque de la renaissance italienne. Elle est artiste avant tout : ce n’est pas dans Machiavel ou dans Jules II, mais dans ses peintres, ses poètes ou ses sculpteurs qu’elle s’est incarnée. C’est à Dante, à Michel-Ange, à Léonard de Vinci, qu’il faut demander la signification de cette période historique, et en les étudiant, ce n’est pas l’art et le passé de la renaissance seulement, c’est le génie d’une époque entière qu’on arrive à pénétrer.

Dans ces siècles jeunes, les caractères n’ont rien d’émoussé ni d’amolli. Une abondante sève de vie donne aux physionomies un relief qu’elles perdent à d’autres époques. C’est l’homme aussi qui se décèle chez ces peintres, chez ces poètes, chez ces sculpteurs, qui, bien loin de s’isoler dans leur art et d’appauvrir leur nature par cet isolement, se mêlent à leurs contemporains, partagent leurs idées et leurs passions, et gagnent à ce contact de la réalité ces traits fortement accusés du caractère et de l’esprit qui en font de grands types humains. Michel-Ange s’efforce d’atteindre aux plus inaccessibles sommets ; il s’obstine dans une lutte impossible, et, sans toucher jamais son but, marque d’un chef-d’œuvre chacune de ses défaites. Léonard de Vinci, doué des facultés les plus variées, d’une insatiable curiosité, d’un sentiment exquis de la beauté, spirituel, élégant, d’une force herculéenne, l’un des hommes les plus aimables de son temps, ne tentera que le possible et atteindra son but. Sans se préoccuper de problèmes inquiétans et peut-être insolubles, sans viser aux œuvres souveraines qui ne naissent que de l’union d’un grand cœur et d’un grand esprit, il s’attachera, mais sans passion, à toutes choses d’intelligence, s’arrêtant à chacune d’elles assez longtemps pour la marquer d’une ineffaçable empreinte, la quittant assez tôt pour ne s’en pas lasser : voluptueux sublime, qui ne trouvait de plaisir que dans les plus nobles occupations de l’esprit, mais dont les œuvres manquent de cette saveur morale, de cet intérêt suprême qui placent si haut celles de Raphaël et de Michel-Ange.