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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/586

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rétablissant l’autorité de Ferdinand VII dans les colonies américaines, comme nous venions de la rétablir dans la Péninsule. Je reçus l’ordre de négocier et d’obtenir par une démonstration en quelque sorte morale les réparations qu’il m’était interdit d’exiger par les armes.

L’officier auquel je confiai le commandement de la division chargée d’imprimer une crainte salutaire aux autorités de la Côte-Ferme avait fait ses preuves à Trafalgar, où il servait sur le vaisseau du capitaine Lucas. Quelques années plus tard, il avait soutenu contre deux frégates anglaises un combat qui marqua sa place parmi les capitaines les plus intrépides de notre marine. C’était un esprit vigoureux, résolu, et j’étais sûr qu’il saurait allier la fermeté nécessaire à la modération excessive qui nous était malheureusement prescrite. Je lui donnai l’ordre de se rendre à Puerto-Cabello avec la frégate qu’il montait, une goélette et un brick. Des diverses réclamations qu’il avait mission de présenter aux autorités maritimes de ce port, celle qui concernait la remise de l’Uranie était la plus pressante. « Cette restitution, écrivais-je au commandant de Puerto-Cabello, doit avoir lieu sans délai. Les formes judiciaires n’y sauraient apporter aucun obstacle. Le moindre retard à nous donner satisfaction à ce sujet serait considéré comme une approbation des actes de piraterie exercés contre nos bâtimens, et les ports mêmes de la Côte-Ferme ne garantiraient pas les coupables de nos poursuites et des effets de notre ressentiment. » Le dommage causé à notre commerce pouvait être réparé par les autorités locales ; l’insulte faite à notre pavillon ne pouvait être désavouée que par le gouvernement central. En l’absence de Bolivar, c’était son rival, le mulâtre José Paëz, qui, d’e son quartier-général de Maracay, devait répondre à nos réclamations. Ce chef indompté de pâtres à demi sauvages, accourus à sa voix des plaines de l’Orénoque, ne m’inspirait qu’une médiocre confiance. Je craignais que, peu familier avec les notions du droit des gens, il n’hésitât à m’accorder la satisfaction à laquelle je tenais précisément le plus. Je crus donc pouvoir me permettre, sur ce point délicat, de dépasser un peu mes instructions. En même temps que j’expédiais une division à Puerto-Cabello avec l’ordre de négocier, j’enjoignis à tous les capitaines de l’escadre de courir sus à tout bâtiment, qui arborerait les couleurs de la Colombie. Les navires dont l’armement paraîtrait avoir pour but la course ou la piraterie seraient arrêtés et dirigés immédiatement sur la Martinique. Les bâtimens de guerre seraient soumis à la visite, et on leur rendrait le traitement que l’un d’eux avait eu, par un lâche abus de ses forces, l’impudence d’infliger à un de nos croiseurs.