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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/562

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Le bourreau, lentement, adroitement, lui déchira le haut de la chemise pour lui découvrir les épaules. Nulle résistance, nulle répugnance ; Pirot ici (peu convenablement) rappelle les morts peu résignées de Biron, de Montmorency, de Cinq-Mars et de Thou. Avec plus d’à-propos, il rappela à la condamnée l’exemple du connétable de Saint-Paul, qui, comme elle, tourné vers Notre-Dame, inspiré de cette vue, en avait d’autant mieux élevé à Dieu sa dernière pensée.

Le bourreau avait à peu près fini ses préparatifs. « Monsieur, dit-il à Pirot, dites le Salve, Regina. » Le prêtre l’entonna d’une voix faible que couvrait le bruit de la place. Cependant ceux qui étaient très près de l’échafaud entendirent et suivirent le chant. Pirot lui dit : « Madame, joignez-vous à ce peuple charitable qui prie pour vous. » Elle le fit, et dit timidement : « Monsieur, êtes-vous content de moi maintenant, et pouvez-vous m’absoudre ? » — « Je l’avais en effet, dit Pirot, laissée dans cette incertitude depuis la violence qu’elle témoigna à la question. Elle était de ceux qu’on ramène par la terreur. Elle avait besoin de flotter entre la crainte et l’espérance. » Si près de la fin, il craignit moins de lui donner espoir en lui citant sa patronne même. Elle s’appelait Marie-Madeleine. « Mais, dit-elle, je me sens bien loin de son amour, qui fit tout pardonner. »

Le bandeau que le bourreau vint lui mettre fut pour le confesseur l’occasion d’une dernière et vive prière où il demandait à Dieu de la reprendre dans son sein :


« Je parlais et la regardais, lorsque j’entendis un coup sourd… Cela se fit si vite que je ne vis point passer le fer. Le bourreau n’avait rien dit, n’avait pas tâté le cou pour prendre ses mesures. Elle se tenait la tête droite. Il frappa d’un coup si net que cette tête fut un moment sur le tronc sans tomber. Je la croyais manquée, et j’en étais troublé ; mais ma crainte fut courte. La tête tomba en arrière fort doucement, un peu du côté gauche, et le tronc devant, sur la bûche. Je regardai, et sans effroi. Ni le tronc, ni la tête ne saignèrent fort. Je lui dis un De profundis, comme je l’avais promis, fort consolé qu’elle eût eu tant de piété à la mort.

« Il était huit heures du soir ; mais si l’exécution avait tardé encore six heures, je me sentais assez de force pour parler six heures de plus. Dieu m’avait donné tant de zèle pour cette dame ! Si, au moment que sa tête tomba, il n’eût fallu pour son salut que sacrifier aussi la mienne, je l’aurais donnée avec grande joie. Le temps qui s’est passé depuis n’en a rien diminué. Je la donnerais encore.

« Je me levai en grande tranquillité d’esprit. Le bourreau me dit : « Monsieur, n’est-ce pas là un bon coup ? Je me recommande toujours à Dieu dans ces occasions-là, et jusqu’à présent il m’y a assisté. Il y a cinq ou six jours que cette dame m’inquiétait et me roulait dans la tête. Je lui ferai dire six messes. » Il était altéré ; il prit une bouteille de vin que j’avais fait mettre dans la charrette, et qui n’avait pas servi ; il en but la moitié.