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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/555

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Pendant ces funèbres aveux, le jour était fini, et il se faisait tard. Le docteur voulait s’en aller, et elle le retenait d’une manière suppliante. « Quoi ! monsieur, vous disiez que vous ne me quitteriez qu’à la mort, et déjà vous vous en allez ! » Pirot, quoique touché infiniment et le cœur plein, insista, et lui refusa cette nuit suprême. Sa santé était faible ; ses habitudes de célibataire et de prêtre, son hygiène un peu égoïste, ne lui permettaient pas de se désheurer. Il dit que, s’il veillait, il serait trop faible pour l’assister le lendemain. Elle se rendit à cela, mais l’obligea du moins de souper un peu avec elle. Elle fit appeler le concierge, lui dit de faire venir une voiture et de le reconduire. « Je n’aurais aucun repos, dit-elle, si je n’étais bien sûre que M. le concierge vous eût ramené en Sorbonne. À l’heure qu’il est, il n’y a aucune sûreté dans les rues. » Il n’était guère plus de neuf heures (en été, dans les plus longs jours) !

La grande et maussade maison, telle alors qu elle est aujourd’hui, était close à cette heure, et tout éteint. Heureusement le valet de Pirot avait averti qu’on l’attendît. Son premier soin, en arrivant, fut de monter chez le doyen, M. Fromageau, et de s’excuser de n’avoir pu demander l’autorisation de la compagnie pour obéir aux ordres du premier président. Le doyen était déjà au lit, fatigué d’avoir assisté, dans cette chaude journée de juillet, un gentilhomme condamné pour fausse monnaie, qu’on avait décapité à la Croix-du-Trahoir.

Rentré chez lui, avant de se coucher, Pirot voulut lire son bréviaire. Impossible. Il tourna une heure sur un verset sans pouvoir passer outre. « L’image de la personne que j’avais vue tout le jour, dit-il, m’occupait si fort que je n’avais guère d’attention. » Il restait plein de trouble, d’agitation, dans la terreur du lendemain. Il fit une longue prière, qu’il a bien voulu nous donner, aussi bien que toutes les exhortations, sermons, allocutions, qu’il adressa à la condamnée. Je me garderai de les copier ; on s’étonnerait trop. Je ferais rire dans ce sujet tragique. Il est triste de voir un homme très bon et très sensible, dans l’orage d’une telle nuit, dans cet intime épanchement devant Dieu, ne trouver que des lieux-communs, des déclamations de collège, banales et traînées sur les bancs, le plus souvent absurdes [1]. Ce sont choses apprises et transmises, comme les exercices de rhéteur du temps de Quintilien. La pédanterie du XVIe siècle se trouve la même au XVIIe, et cela chez un homme distingué, choisi entre tous dans cette grande école de l’église gallicane ! La présence même de cette femme, si coupable, si infortunée, qui le touche vivement, « pour laquelle, dit-il, il eût voulu mourir, » ne tire de lui rien de naïf, de fort. Ce sont toujours des souvenirs,

  1. Exemple : « le pécheur qui outrage Dieu est semblable à Tullie, qui fait passer le char sur le corps de son père, » etc. — Manuscrit Pirot, folio 95.