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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/552

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compte sans dénoncer personne. Quand elle parut sur la sellette, Lamoignon s’attendrit, et tous les autres, jusqu’à verser des larmes, la priant et la suppliant d’avoir pitié de son âme, de ne point s’endurcir. Elle seule garda les yeux secs. Elle n’ignorait pourtant pas le terrible sous-entendu. Ceux qui pleuraient sur elle pouvaient fort bien la brûler vive comme empoisonneuse. Elle pouvait, comme parricide, avoir le poing coupé. Le parlement avait appliqué ces supplices atroces à des gens moins coupables, au malheureux rêveur Morin en 1664. En 1686, il fit brûler vif un blasphémateur, qui de plus eut la langue coupée. La Brinvilliers avait ainsi à compter avec ses juges : elle pouvait, par sa discrétion, obtenir qu’on s’en tînt à l’arrêt indulgent de 1673, la simple décapitation ; mais on aurait voulu de plus qu’elle avouât, et reconnût ainsi la légitimité du jugement. Comment, en vingt-quatre heures qui restaient, pourrait-on lui ouvrir la bouche, amener un moment de faiblesse, lui tirer l’aveu désiré qui sauverait l’honneur des juges, les innocenterait devant le public ? On comptait peu sur la torture. Si on l’eût donnée trop violente, on aurait pu, au lieu de cet aveu, tirer de sa douleur égarée, ou de sa fureur, les révélations dangereuses qu’on craignait tant, qu’on voulait étouffer.

Un seul moyen restait, l’attendrissement ; mais il fallait l’obtenir sur-le-champ. On n’avait plus que vingt-quatre heures. Le premier président, avec une entente parfaite de la nature humaine, lui choisit de sa main pour confesseur un homme tout neuf à ces tristes spectacles, qui d’autant plus en sentirait l’émotion, dont la pitié, la douleur et les larmes, par une force contagieuse, gagneraient la Brinvilliers, la feraient pleurer et mollir, bref avouer. Le 14 juillet 1676, de bonne heure il manda M. Pirot, professeur de Sorbonne et théologien estimé. Né en 1630, il avait justement l’âge de la Brinvilliers. C’était un Bourguignon, un cœur chaud, bon et tendre, sensible jusqu’à la faiblesse, un tempérament délicat, un pauvre homme de lettres, qui semblait bien peu propre à une si pénible épreuve. Les sorbonistes avaient alors la triste charge d’assister les condamnés et de les faire mourir en forme ; mais M. Pirot avait jusque-là décliné ce devoir. Il demanda grâce d’abord au président, avoua qu’il ne pouvait même voir saigner sans se trouver mal. Le président insista. Il lui dit qu’on voulait deux choses : 1° que Dieu la touchât et qu’elle avouât, 2° que ses crimes mourussent avec elle, et qu’elle prévînt par une déclaration les suites qu’ils pourraient avoir. Ce dernier mot, peu clair, donna un scrupule à Pirot. Il objecta ceci : « en affaire de poison, on doit faire nommer les complices. » Il avait mal compris. Ceux qu’on voulait couvrir, c’étaient moins les auxiliaires de la Brinvilliers que ses modèles ou ses imitateurs, les gens riches haut placés, qui avaient pu empoisonner comme elle.