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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/545

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trois cents villages abandonnés, deux cents dans la nouvelle, et deux cents autour de Tolède. L’Estramadure est un grand pâturage, habité des seuls mérinos ; mille villages en ruine au royaume de Cordoue ; la Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenus brigands. De saignée en saignée, l’Espagne s’est évanouie. Une fois un million de Juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits ! Et l’émigration d’Amérique coûte trente millions d’hommes en un siècle. Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l’Espagne. Elle tombe à six millions d’âmes, dont un million sont nobles ou prêtres ; mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur la bruyère ; son fils noblement sera moine. En 1619, les cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en 1666) la réduction des couvens ; ils croissent, multiplient, fleurissent de la désolation générale. Les religieuses surtout augmentent infiniment de nombre au XVIIe siècle.

Le mariage vaut la virginité ; il devient infécond. Les premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique, déjà ancienne dans l’église, l’ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, luttent encore timidement, s’ingénient, subtilisent, pour que la famille dure et pour qu’on naisse encore. Leurs tristes complaisances ne touchent guère un homme qui ne veut plus que finir noblement. En Espagne comme en Italie, rien ne peut le gagner que la stérilité permise, l’autorisation de mourir.

Rien de plus remarquable que la facilité avec laquelle la casuistique s’accommoda aux mœurs de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps. En Pologne, elle trouva moyen de faciliter le divorce par les vieux empêchemens canoniques pour parenté ; on rendait aux époux le service de trouver qu’ils étaient parens. En Italie, on maintint le mariage indissoluble, mais le mariage à trois. On consola la femme négligée du mari en lui laissant un chevalier servant, mari plus assidu qui sauvait l’autre de l’ennui de vivre avec elle. Ces unions étaient publiques : tous trois, confessés et absous, communiaient ensemble aux grands jours ; elles devinrent légales, furent stipulées dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un Sp., en 1840, montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au dernier siècle : « La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit qu’elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux. » Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d’avoir un singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme, qui portait l’éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid. L’éternel tête-à-tête se passait à bâiller ; mais le mari bâillait aussi d’avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme, presque toujours un cadet sans fortune, un parasite.