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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/544

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augmente, on veut briller, on craint les charges de famille. — La fluctuation morale d’un siècle intermédiaire qui nage entre deux âmes, l’ancienne et la nouvelle, tient l’homme ennuyé, affadi. Il ne cherche point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l’idée religieuse va défaillant : elle ne garde l’orgueil de la forme qu’en abdiquant l’influence morale ; elle ne règne qu’à force d’obéir aux vices publics, ne vit que pour autoriser l’esprit de mort, qui l’emporte elle-même.

La France est alors sur cette pente ; mais, pour voir où elle va, il faut d’abord bien regarder les états qui l’ont déjà descendue, les deux empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du moyen âge, l’Espagne et la Turquie. Différens dans la vie, ils se ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une même chose les caractérise, la dépopulation.

Dès 1619, les cortès ont dit ce mot funèbre : « On ne se marie plus, ou, marié, on n’engendre plus. Personne pour cultiver les terres… Il n’y aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et l’Espagne s’éteint. » Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus vaillans, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait rencontrer des femmes par les villes sans s’écrier : « Le salut soit sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l’arbre céleste !… Priez pour nous ! que Dieu vous comble de ses grâces, car vous enfantez des soldats ! » Dès cette époque, le sérail périssait ou subissait un triste changement. Les quatre ministres du diable, vin, café, tabac, opium, donnèrent le goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées de la Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en France (1669). Avant la fin du siècle, l’ignoble tabagie a pénétré partout. Les deux Kiuperli tâchent en vain de galvaniser cet empire par le retour à la barbarie militaire de son institution primitive, les razzias immenses d’enfans grecs mis au sérail, qui les donne à l’armée. Des succès passagers, de brillantes conquêtes, n’empêchent pas que la Turquie ne s’affaisse, ne croule par l’énervation de la race et sa stérilité. Les casuistes turcs et le mufti lui-même donnent l’exemple et le précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli lui-même délaisse sa réforme, et succombe découragé. En défendant le vin, il mourra d’eau-de-vie (1676).

L’Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L’Espagne, contre le Portugal qui l’envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La Castille n’est qu’épines et ronces : dans la Vieille-Castille seulement,