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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/540

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s’élancer de nouveau vers l’usine, quand il vit reparaître le malheureux artisan. Celui-ci s’approcha du mur et effaça le mot meurs, pour le récrire autrement ; puis il l’effaça de nouveau et se décida à le rétablir tel qu’il l’avait écrit la première fois. Son incertitude venait probablement de ce que, ne sachant pas bien l’orthographe, il voulait être bien compris par ceux qui le liraient. Peut-être aussi un dernier sentiment d’amour-propre naïf le préoccupait-il à cette heure suprême.

Sept-Épées se demanda rapidement comment il pourrait arracher cet infortuné à son funeste projet. La porte était bien fermée, et quand il réussirait à l’enfoncer, il serait peut-être trop tard. Il lui vint une bonne inspiration, qui fut de crier de toutes ses forces : « Au secours ! à l’aide ! à moi, mes amis ! »

Il n’est guère d’homme qui, au moment d’en finir volontairement avec la vie, ne soit distrait de lui-même par l’occasion de sauver son semblable. Le malheureux vieillard, qui avait peut-être la tête déjà passée dans la corde, s’élança dehors et trouva Sept-Épées qui accourait vers lui, et qui le saisit dans ses bras, triomphant du succès de son stratagème.

— Diable ! vous m’avez bien dérangé, dit le pauvre Audebert, quand tout fut expliqué de part et d’autre ; mais ce qui est différé n’est pas perdu !

— Mon ancien, ce que vous dites là n’est pas beau ! lui répondit le jeune artisan en entrant avec lui dans la fabrique. Vous n’avez ni femme ni enfans, je le sais ; mais n’avez-vous donc pas un seul ami ?

— Non, mon garçon, je n’ai plus d’amis, et quand tout ce qui est là sera vendu, mes dettes ne seront pas toutes payées.

— Eh bien ! l’honneur vous oblige à travailler jusqu’à ce qu’elles le soient !

— C’est vrai, mais mon courage est à bout, et, ne me sentant plus bon à rien, je préfère la mort à la honte de mendier. Sept-Épées pensa que le meilleur moyen de distraire cet homme découragé était de lui faire raconter ses peines, et il le questionna.

— Mon histoire n’est pas gaie, répondit le vieillard. J’ai été marié et père de famille comme ton parrain Laguerre, qui me connaît bien et qui sait bien que je n’ai jamais fait tort d’un sou à personne. Nous étions amis, nous nous sommes brouillés parce que je n’ai pas voulu suivre ses conseils. Ayant perdu tous deux, vers l’âge de quarante ans, nos enfans et nos femmes à l’époque de l’épidémie, nous avons pris chacun un chemin différent. L’idée de ton parrain était d’amasser de l’argent pour être tranquille sur ses vieux jours, ce qui ne l’a pas empêché d’arriver jusqu’à l’âge qu’il a sans se reposer et