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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/537

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celui qui risque le tout pour le tout ne s’embarrasse pas plus de sa peau que le soldat qui va au feu ; mais ne pouvoir pas museler cette bête enragée qu’on appelle la chance, la voir s’échapper après qu’on l’a vingt fois rattrapée et domptée, c’est peut-être de quoi devenir fou et renier Dieu !

Mais comme tout est aliment pour la passion, au lieu de plaindre le pauvre industriel et de redouter son mauvais sort, Sept-Épées ne songea qu’à profiter de son désastre. — Je suis sûr, se dit-il, que cette bicoque ne se vendra pas plus de ce que représentent deux années de mon travail ; une autre année paierait l’équipage et les outils. Or j’ai quatre années d’économies, et dès demain je pourrais être maître si je voulais, maître en petit à coup sûr, au dernier échelon de la caste ; mais à vingt-quatre ans c’est rare, et c’est honorable. Il me faudrait bien peu de temps pour faire prospérer ce petit établissement ; je le revendrais alors le double, peut-être le triple de ce qu’il m’aurait coûté, ce qui me permettrait d’en acheter un plus considérable, et ainsi de degré en degré, en me rapprochant du centre de nos industries, c’est-à-dire en descendant le cours de la rivière, je remonterais celui de la fortune.

Cette métaphore charma les esprits de l’armurier. Quand on s’est trouvé aux prises avec de grandes perplexités de la conscience, on prend quelquefois avec plaisir une formule quelconque, un simple jeu de mots qui se présente, pour une solution triomphante. Les gens simples et enthousiastes sont volontiers fatalistes. Le jeune artisan s’imagina que sa destinée l’avait amené en ce lieu sauvage pour y mettre la main sur l’instrument de sa richesse.

Il rassembla ses souvenirs. Il connaissait bien l’endroit pour un des plus effrayans et des moins fréquentés du Val-d’Enfer. Pourtant il y avait un sentier praticable qui montait à la route de la ville haute, et un petit chemin de mulets qui longeait le torrent et s’en allait, par de nombreux détours, rejoindre la ville basse. Il n’y avait guère plus d’une demi-lieue, soit par la rampe, soit par le fond du ravin.

Cette usine se nommait la Baraque, un nom bien méprisant, et l’endroit où elle était située le Creux-Perdu, un nom de mauvais augure ! Pourtant le courant de l’eau y était fort, et la roche de bonne qualité pour bâtir si l’on voulait s’étendre. La fabrication que l’on y avait établie était des plus humbles : elle consistait en outils de jardinage et d’agriculture élémentaire ; mais le voisinage de plusieurs fermes et villages situés au revers de la montagne devait assurer un débit régulier, si l’on voulait y courir les foires et marchés. À cette fabrication on pouvait adjoindre à peu de frais la clouterie.

Sept-Épées éprouvait un peu de dégoût pour ces travaux gros-