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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/535

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et bien volontaire ! Si tout de bon elle le comparait à son beau-frère et le jugeait capable d’une conduite indigne ! — Voilà où elle serait injuste et folle, se disait-il avec inquiétude. Non ! il n’est pas possible qu’elle me confonde avec un être égoïste et grossier comme ce Molino ! Quand m’a-t-elle vu brutal ou débauché ? Et quelle apparence y a-t-il que je le devienne ? Est-ce donc là le but de mon désir de richesse ? est-ce qu’un homme intelligent songe au cabaret et aux mauvaises connaissances ?

Convaincu de l’injustice de Tonine, Sept-Épées n’en fit pas moins son examen de conscience, comme s’il l’eût sentie à côté de lui, le pénétrant d’un regard sévère ou railleur, et il lui répondait : — Non, mon cœur n’a rien de lâche, mon cerveau n’a rien de dérangé ! Ce n’est pas le dégoût du travail qui m’entraîne, ce n’est pas la vanité du luxe bourgeois qui m’aveugle. Mon but est plus élevé que cela. Je ne suis pas de ceux qui peuvent accepter un travail de machine pendant toute leur vie, car tout esprit un peu noble a horreur de l’esclavage ; la tâche de l’atelier est abrutissante, et, dans le commerce, il y a un mouvement d’idées, des émotions, des intérêts variés, des calculs, enfin une certaine passion qui développe la vie dans une sphère moins étroite. Voudrait-on me voir, comme mon parrain, passer soixante ans à battre une barre de fer, toujours de la même manière, pour lui donner éternellement la même forme ? Mon parrain est vieux ! De son temps, quand on n’était pas soldat, on ne devenait jamais rien. Aujourd’hui c’est autre chose, l’industrie règne, et la jeunesse peut arriver à tout !

En discutant ainsi avec le fantôme de Tonine, il devint fort triste, car il lui semblait l’entendre gémir sur elle et sur lui, et la voix plaintive des eaux ruisselant à ses pieds prenait par momens l’accent d’un sanglot. Il se retournait alors involontairement pour se convaincre qu’il était seul, et, se voyant bien seul, il s’attristait encore plus, car il y avait au fond de lui-même une voix encore plus désolée que celle du torrent, et cette voix lui disait : — Te voilà seul pour toujours !

Cependant le démon de l’ambition qui le suivait dans les ténèbres l’aida à se rassurer. — Bah ! bah ! lui disait ce conseiller invisible, la Tonine est un peu moins sotte que les autres, voilà tout ! elle n’a pas voulu se plaindre et avoir le dessous ; elle a bien vu qu’elle n’était pas aimée sérieusement, et qu’une ouvrière comme elle serait un embarras dans la vie d’un garçon qui a de l’avenir. Elle est assez jolie ; mais ses mains blanches et son air de princesse ne l’empêchent pas d’avoir des idées très étroites et la vanité démocratique, qui est la plus insupportable de toutes les vanités. D’ailleurs, pour être amoureux de sa femme au point de lui sacrifier ses projets et