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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/532

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ce matin tu disais n’être pas heureux malgré ton goût pour le travail et le bon état de tes affaires. Eh bien ! je veux, si c’est l’amour qui te gêne, savoir les raisons qu’elle a pour te refuser, cette Tonine ! Elle n’en peut avoir de bonnes, car, outre que tu es pour elle un très beau parti, je ne vois pas, moi, ce qui te manque pour plaire, et quel reproche on peut t’adresser.

— Alors, reprit Tonine en riant à contre-cœur, vous voulez donc nous faire disputer ? Car si j’ai mauvaise opinion de lui, il s’en fâchera et me répondra des choses désagréables !

Sept-Épées était inquiet d’une explication qui pouvait tout raccommoder entre Tonine et lui, et pourtant il ne pouvait pas se soumettre à être mal jugé sans se défendre, et il insista pour la faire parler sur son compte.

— Puisque vous le souhaitez aussi, lui dit-elle, je ne vous cacherai rien. Vous avez trop d’esprit et trop de convoitise pour la richesse. Ce sont des qualités sans doute que vous avez là, mais avec moi ce seraient des défauts. Quand vous m’avez parlé de mariage, Sept-Épées, vous avez cru me donner grande envie de vous en me disant : Je ferai fortune, je vous en réponds. Outre qu’en travaillant à la pièce je peux fournir le double des autres, j’ai dans la tête des inventions qui me feront avant peu l’associé de quelque maître…

— J’ai dit cela en l’air, répliqua Sept-Épées, confus et piqué, ou je vous l’ai dit en secret. Vous auriez dû, ou l’oublier, ou le garder pour vous, Tonine !

— Si c’est un secret, repartit la Tonine, je suis bonne pour le garder, soyez tranquille, et, en le disant devant Gaucher, je ne l’expose pas ; mais, que ce soit sérieux ou non, j’ai vu là de quoi réfléchir. Je ne suis pas, disiez-vous, pour rester enterré dans la Ville-Noire. J’y suis entré petit apprenti, j’en veux sortir maître et propriétaire ; moi aussi j’aurai quelque jour là-haut ma maison peinte et mon jardin fleuri ; ma femme portera des robes de soie, et mes enfans iront au collège.

— Il a dit ça ! s’écria le naïf Gaucher enthousiasmé : eh bien ! pourquoi pas ? Il y en a qui s’y sont cassé le cou, c’est vrai ; mais bien d’autres qui n’avaient pas ses capacités y sont parvenus. C’est donc que vous croyez que l’ambition lui tourne la cervelle, et qu’il négligera le travail avant d’en avoir cueilli le fruit ?

— Oui, dit Sept-Épées, de plus en plus blessé, voilà ce qu’elle croit ! Elle m’a pris pour un songe-creux et une tête folle.

— Vous vous trompez, répondit Tonine, je ne crois pas cela. Je suis même presque sûre que vous réussirez, parce que…

— Parce que quoi ? dit Gaucher, voyant qu’elle rentrait sa pensée en elle-même.