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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/528

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adouci ; tu as l’air de me dire que le mariage te fait peur. Selon moi, tu as tort : il faut se marier jeune, afin d’avoir le temps d’élever et de pousser ses enfans ; mais il se peut que la Tonine ne fasse pas ton affaire, ou que tu n’aies pas encore assez réfléchi au mariage. Eh bien ! dans ce cas-là, il vaut mieux marcher droit dans la vérité, renoncer à cette fille, le dire à Lise, qui le lui répétera de ta part, et laisser passer un bout de temps avant de songer à une autre. Le plus pressé, vois-tu, c’est de ne pas faire d’affront à la cousine de ton ami Gaucher, et il n’y a pas d’affront quand on s’explique franchement, sauf à demander pardon d’une conduite un peu légère que l’on ne veut pas aggraver. Sur ce, j’ai dit. Voilà huit heures qui sonnent. Il faut être sur pied demain avec le jour. Si tu veux parler à Lise, dépêche-toi, et quand tu rentreras, éteins la lampe et n’oublie pas ta prière.

Cette dernière phrase était le refrain sacramentel du père Laguerre depuis douze ans que son filleul demeurait avec lui. Il savait bien que l’enfant était devenu trop raisonnable pour mettre le feu à la maison, et que, quant à la prière, il s’en dispenserait malheureusement à coup sûr ; mais il croyait devoir renouveler chaque soir l’injonction pour l’acquit de sa conscience.

Sept-Épées prit le chemin du logement de Gaucher, et, tout en marchant, il se demanda ce qu’il allait résoudre. Il ne lui paraissait pas aussi facile de se désister de ses offres qu’il l’avait laissé croire à son parrain. Quand on raconte ce que l’on voudrait bien pouvoir taire, on arrange toujours un peu les choses à son avantage. Sept-Épées n’était pourtant pas menteur, et en fait il n’avait pas menti : Tonine ne l’avait pas encouragé en paroles, elle n’était pas tombée dans le désespoir en voyant ses hésitations ; mais elle en avait souffert, et, tout en faisant bonne contenance, elle avait eu les larmes aux yeux avec le sourire aux lèvres. Le jeune armurier était trop fin pour avoir pris le change. Il se sentait aimé, coupable par conséquent.

Mais il était très beau garçon et déjà un peu gâté par les regards des jeunes filles, et, comme les patrons et chefs d’atelier le gâtaient aussi en se disputant son travail, comme enfin il s’était maintenu sage par orgueil, laborieux par ambition, et qu’il se voyait, grâce à son parrain, qui l’avait toujours nourri et logé, à la tête de quelques économies assez rondes, dans un âge où, vivant au jour le jour, on a ordinairement plus de dettes que de comptant, Sept-Épées sentait la prospérité lui monter au cerveau, et lorsqu’il avait parlé à Gaucher en termes dédaigneux de la folie des riches, c’était comme pour se défendre intérieurement des tentations et des rêves dont il se sentait lui-même follement assiégé.