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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/526

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blait qu’avant de s’engager, il fallait se connaître davantage. J’ai donc cessé de lui parler, et un mois s’est passé comme cela. Je croyais qu’elle en serait étonnée, et qu’elle me ferait quelque avance ou quelque reproche ; mais il n’a point paru qu’elle se souvînt de mes paroles : elle était toujours la même, aussi tranquille et aussi indifférente. C’est moi qui me dépitais encore plus, sans qu’elle me fît l’honneur de s’en apercevoir. Alors j’ai parlé derechef, et pour la première fois je l’ai vue rire. Elle se moquait de moi. — Il faut, me répondit-elle, que mon cousin et ma cousine n’approuvent guère l’idée que vous avez pour moi, car ils ne m’ont point encore parlé de vous.

C’était me reprocher de ne leur avoir rien dit, et je me suis décidé à faire confidence de mon projet à Lise, mais par manière de conversation et sans trop m’engager. Lise m’a dit : — C’est bien ! ça me convient à moi. Je vais en parler à mon mari.

Je lui ai fait observer que je voudrais bien ne pas me compromettre vis-à-vis d’un camarade et d’un ami qui est comme le tuteur et le frère de Tonine, sans savoir si Tonine avait un peu de goût pour moi. Lise a trouvé cela assez juste, et comme elle a senti la conséquence de la chose, elle m’a promis de me laisser parler le premier à son mari. Quant à me dire si je plaisais à la Tonine, elle ne l’a pas pu ou elle ne l’a pas voulu, prétendant que si elle le croyait, elle ne jugerait pas devoir m’en informer avant de me voir bien décidé au mariage.

Voilà où j’en suis depuis trois mois, n’avançant à rien, car Tonine, quand je me laisse aller malgré moi à ne pas la bouder, me fait toujours la même réponse, et Lise s’entête à me faire parler avec son mari. Vous comprenez bien que le jour où j’aurai parlé à Gaucher, je serai lié, ce qui ne me ferait pas peur si j’étais sûr d’être aimé ; mais, comme j’en doute beaucoup, je recule jusqu’à ce que Tonine elle-même me donne confiance. C’est une grande chose de se marier, au moins faut-il plaire à sa femme !

— Tout est là, répondit le parrain ; veux-tu que je me charge de la questionner, cette princesse, en lui expliquant bien que tu ne reculeras pas le jour où tu te sauras bien vu d’elle ?

Sept-Épées ne répondit pas. — Allons, allons, veux-tu que je te dise ? reprit le vieillard en roulant ses yeux brillans comme la braise, et en prenant tout à coup l’accent de la colère : tu voudrais la fille sans le mariage, et voilà ce que je trouve bête de ta part ! Il ne manque pas de femmes peu sévères dans la ville haute, qui est le rendez-vous des baladins et des aventurières, et je ne comprends pas que tu songes à faire une sottise à une honnête fille d’ouvrier de la Ville-Noire !