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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/516

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Élevé dans l’admiration un peu exclusive de la musique italienne de l’école moderne, M. le prince Poniatowski n’a pu cacher combien il doit de reconnaissance à Donizetti et surtout à M. Verdi, dont il reproduit volontiers les élans de voix à l’unisson, l’agencement et la progression ascendante dans les grands ensembles. Quoi qu’il en soit de ces remarques et de celles que nous pourrions faire sur le caractère de l’instrumentation, qui pourrait être plus originale, il est permis de dire à M. le prince Poniatowski que l’opéra de Pierre de Mèdicis ne peut qu’accroître la réputation doit il jouit parmi les dilettanti les plus distingués de l’Europe.

L’exécution est à peu près suffisante. Mme Gueymard se fait justement applaudir dans le rôle de Laura Salviati, dont elle chante plusieurs morceaux avec éclat et sentiment. M. Obin fait ressortir le caractère du grand-inquisiteur Antonio, et dit avec beaucoup d’énergie la belle phrase du trio du troisième acte. De magnifiques décors représentent différens monumens de cette belle Ville de Florence et de la Toscane, dont la destinée intéresse tous les esprits généreux. M. Dietsch a inauguré avec Pierre de Médicis la direction de l’orchestre de l’Opéra, dont il est investi depuis la mort de M. Girard. On a remarqué que M. Dietsch avait le commandement sûr et précis.

Tout succès a besoin de se faire pardonner. Le théâtre de l’Opéra, où les ouvrages nouveaux sont si rares, a passé toute une année à monter Pierre de Médicis, dont la mise en scène aura peut-être coûté la somme de 150,000 fr. M. le prince Poniatowski ne peut pas ignorer combien la position qui est faite aux jeunes compositeurs français est misérable. Il n’existe que trois théâtres à Paris où les musiciens élevés par le Conservatoire et couronnés par l’Institut puissent se produire devant le public. De ces trois théâtres, l’un n’est ouvert presque qu’à des étrangers, l’autre ne peut vivre qu’avec de vieux chefs-d’œuvre, et le troisième, celui de l’Opéra-Comique, ne peut suffire à toutes les vocations qui frappent à sa porte. Ne serait-il pas digne de M. le prince Poniatowski de se servir de la haute position qu’il occupe et de l’influence que lui donnent ses connaissances dans l’art musical pour appuyer auprès de l’autorité supérieure les hommes de talent qui ont le tort, bien excusable, de n’être ni Allemands, ni Italiens, ni Espagnols ? Je ne voudrais pas assurément que la France cessât d’être cette grande nation hospitalière à tous les talens qui méritent d’être accueillis, et qui l’ont enrichie de tant de merveilles ; mais ne peut-on concilier la libéralité avec la justice, le droit commun avec la générosité, et faut-il qu’un musicien de mérite comme M. Aimé Maillard par exemple, parce qu’il est né Français et qu’il a donné des preuves d’un véritable talent, ne puisse faire représenter ses ouvrages sur aucun des trois théâtres lyriques qui existent dans son pays ? Il nous semble qu’il y aurait là une noble mission pour M. le prince Poniatowski, qui a toutes les qualités désirables pour remplir ce rôle de protecteur éclairé que nous nous permettons de lui déférer.


P. SCUDO.


V. DE MARS.