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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/447

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adaptée à la simplicité de leur mode d’existence, disparaîtra graduellement pour faire place à l’espagnol. Leur idiome, issu de la source chibcha, se distingue comme cette langue par sa pénurie de sons et par les syllabes tchi, tcha, constamment répétées. On dit qu’un vocabulaire goajire recueilli par un missionnaire vers la fin du dernier siècle se trouve aujourd’hui à la bibliothèque de Stockholm.

La nature du sol, qui oblige les Goajires à se faire tour à tour commerçans et pasteurs nomades, ne leur a pas permis de réaliser de grands progrès en agriculture ; néanmoins, dans les derniers temps, plusieurs d’entre eux se sont établis çà et là sur la rive droite du Rio-de-Hacha, et ont défriché le terrain pour y planter des manguiers et d’autres arbres à fruit. Sans perdre pour cela leurs habitudes errantes, ces Indiens viennent souvent visiter leurs jeunes plantations et faire la cueillette des fruits ; c’est ainsi que peu à peu ils se fixeront sur le sol et deviendront de véritables agriculteurs. Cinq ou six familles alléchées par l’appât du gain ont fait un pas de plus ; établies sur la rive espagnole du fleuve, à des distances variables de la ville, elles ont formé dans quelques bas-fonds faciles à irriguer des rosas où, grâce à une horticulture toute rudimentaire, elles récoltent des melons, des pastèques et du manioc en quantité suffisante pour approvisionner la cité. On prétend qu’afin de protéger leurs jardins contre les voleurs rio-hachères, les Indiens déposent des serpens venimeux dans les haies des rosas ; on dit aussi qu’ils plantent de distance en distance des pieds de manioc sauvage (yucca brava) qu’ eux peuvent seuls distinguer des autres, et dont le suc vénéneux donne la mort.

Un dernier trait de la physionomie des Goajires, qu’il faut indiquer en quelques mots, c’est leur haine contre la religion catholique. Ils ne voient dans cette religion que la foi exécrée de leurs antiques oppresseurs, la foi au nom de laquelle leurs ancêtres ont été décapités, coupés en morceaux, réduits en esclavage ; aussi tous les efforts tentés pour les convertir n’ont abouti qu’à exalter leur aversion pour le nom espagnol. Ils semblent n’avoir d’autre religion que l’amour de la liberté, et je n’ai même jamais pu réussir à savoir s’ils croyaient sincèrement au Grand-Esprit et à l’immortalité de l’âme. À toutes mes questions dans ce sens, ils répondaient par des regards étonnés ou par des rires méprisans. Une seule pratique me semble prouver qu’ils admettent l’existence d’un être vivant au-dessus de la terre : quand la foudre gronde, ils jettent dans l’air des tisons enflammés et poussent de grands cris, comme pour rendre à l’esprit de l’orage voix pour voix, éclair pour éclair. Ainsi, disent les traditions chaldéennes, Nemrod, le puissant chasseur,